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Jean Aubignat

Jean Aubignat

Jean AUBIGNAT, ancien directeur juridique d’une multinationale et actuellement avocat d’affaires, est conseil dans de très nombreux dossiers dans les domaines de l’eau, de l’électricité, des déchets et des infrastructures en Europe et en Afrique. Il observe avec attention l’actualité financière et les tendances de fond de l’économie.

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Les nouvelles routes de la soie ou comment la Chine lance son OPA sur le monde

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Bien que l’actualité soit au Brexit et à ses conséquences, réelles ou supposées, sur la construction politique de l’Europe en tant qu’entité supra-étatique et, plus prosaïquement, sur l’économie de notre continent, il me semble utile de regarder comment le développement économique et social est conçu sous d’autres cieux.

Un exemple des plus dynamiques est actuellement en cours de mise en œuvre en Asie.

Il est mené par la Chine sous l’appellation des « Nouvelles Routes de la soie », concept peu connu du grand public en Occident.

La Route de la Soie, historiquement, est vieille de 2000 ans. Elle reliait la Chine à l’Asie Centrale et à l’Occident dans un ensemble à vocation commerciale.

Les « Nouvelles Routes de la soie » sont un projet destiné à transformer le cœur économique de l'Eurasie.

Une interconnexion routière, ferroviaire, maritime, énergétique de l’Europe à l’Extrême-Orient 

On sait que la croissance de la Chine a fortement ralenti récemment, passant de plus de 10 % ces dernières décennies à 7 % (ou moins) aujourd'hui, soit le taux de croissance le plus faible depuis 20 ans.

Or, même si 600 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté, la stabilité sociale du pays reste dépendante de la croissance économique que seuls les échanges commerciaux peuvent lui procurer.

Le gouvernement chinois cherche donc à accélérer la transition d'un modèle de développement basé sur l'industrie lourde, préjudiciable à l'environnement et tourné vers l'exportation vers l’Occident, qui apparaît « à bout de souffle », vers un modèle alternatif qui comporte notamment une importante dimension de relocalisation extérieure.

La Chine cherche ainsi à exporter son modèle de développement à d'autres pays, de manière à créer une demande pour les produits chinois.

Pour ce faire, la Chine propose une accélération de la « connectivité mutuelle » sous forme de réseaux routiers, de chemins de fer, de ports, d’infrastructures énergétiques et de télécommunications que Pékin aidera à financer.

Le volet terrestre comprend des voies ferroviaires et autoroutières partant de l'ouest de la Chine, traversant l'Asie centrale et aboutissant en Europe et en Afrique.

Le tracé maritime comporte, lui, une série de ports et d'infrastructures permettant d'accroître le trafic maritime entre les pays d'Asie de l'Est. L’ambition annoncée est de faire passer les échanges dans cette zone de 400 milliards de dollars (295 milliards d’euros) en 2012 à 1 000 milliards en 2020.


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(Carte publiée par Le Monde, 14 août 2015, Au cœur de la nouvelle route de la soie)

Ce projet chinois englobe environ 900 projets dans une soixantaine de pays, de l'Asie du Sud-Est à l'Europe de l’Est.

La Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (BAII), créée en octobre 2014, est en partie destinée à financer ce projet.

La Chine a déjà construit 18 000 kilomètres de voies ferrées à grande vitesse et a étendu ce programme au Pakistan, à l’Afghanistan, l’Égypte, l’Iran et à d’autres nations du Moyen-Orient. Par ailleurs, des lignes de fret entre la Chine et l’Allemagne via la Russie sont en service, préfigurant des lignes de TGV transcontinentales annoncées.

Autre exemple : retenez le nom de Gwadar, petit port du Baloutchistan qui sera (si tout va bien) le nouveau Dubaï du XXIème siècle !

Le couloir économique sino-pakistanais (CPEC), lancé en avril 2015, prévoit une autoroute de 2.000 km - déjà en construction - courant de la frontière chinoise, dans le nord-est, jusqu’au port de Gwadar (Le Figaro, 19 mai 2016).

Cette route débouchera en Mer d’Arabie, proche du détroit d’Ormuz, ce qui sécurisera l’approvisionnement en pétrole de la Chine. Juste en face, la Chine vient d’ouvrir sa première base militaire navale à l’étranger, à Djibouti, où passe 40% du trafic maritime mondial. 10 000 militaires y seront à résidence, soit quatre fois plus que les Français et deux fois plus que les Américains (Le Monde, 25 janvier 2016).

On peut aussi citer la construction de la première conduite du gazoduc « Force de la Sibérie » qui transportera 30 milliards de mètres cubes de gaz par an de la Russie vers la Chine. Long de 3 968 km, le gazoduc sera mis en service à la fin de 2017, selon le site officiel de Gazprom. Le coût du projet est évalué entre 55 et 70 milliards de dollars. Une deuxième conduite du gazoduc pour augmenter les exportations jusqu'à 60 milliards de mètres cubes par an est prévue.

« Nous lançons le plus grand projet de construction au monde ", a indiqué Vladimir Poutine (Les Echos, 01 septembre 2014).

A la vue des montants d’investissement, les « Nouvelles Routes de la soie » ont, en effet, vocation à changer la face du Monde et leur tracé touche in fine plus de 4,4 milliards d’individus.

Une vision mondiale

L’idée chinoise va au-delà de l’Eurasie et recoupe la notion de « pont terrestre mondial » reliant chaque continent de la surface du globe.

Les Nouvelles Routes de la Soie sont ainsi ouvertes à tous.

A l’Ouest, la Chine vient empiéter sur les terres de l’Union Européenne :

Plusieurs pays d’Europe de l’Est sont notamment en négociation avec la Chine pour signer des contrats d’une valeur de plusieurs milliards de dollars portant sur des infrastructures, des hautes technologies et des programmes énergétiques.

En République Tchèque, de nombreux contrats sont signés par les Chinois et le président a souhaité que son pays devienne une porte d’entrée de la Chine dans l’Europe pour sa nouvelle « route de la soie ». (RFI, le 19 juin 2016).

En Grèce, la Chine a pris possession du port du Pirée (Le Monde, 8 avril 2016), information d’importance lorsqu’on sait que la flotte grecque est la première flotte maritime commerciale du Monde.

A l’Est, le Canada est approché pour se joindre au projet des Nouvelles Routes de la Soie.

La participation du Canada dans les Nouvelles Routes de la Soie est liée à sa situation stratégique le long de la Route de la Soie maritime dans l’océan Pacifique, la Colombie-Britannique jouant un rôle moteur avec ses milliers de Chinois inscrits à l’Université de Vancouver ou ayant bénéficié du statut d’émigré-créateurs d’entreprises.



Une page de l’histoire qui s’écrit devant nous

Ce projet doit-il être qualifié de « nouvelle OPA de la Chine sur le monde » ? (Les Echos 28/01/16)

Il est clair que le projet vise à exporter le modèle de développement chinois.

En ce début d'année 2016, une compétition historique se déroule entre deux modèles de développement concurrents, avec d'un côté, la Chine et la Russie, de l'autre, les Etats-Unis et les autres pays occidentaux.

Cette rivalité ne fait pas les premières pages des journaux mais déterminera les décennies à venir.

Les États-Unis, le Canada et le Mexique ont, par exemple, refusé d’adhérer à Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (BAII), Washington étant particulièrement critique vis-à-vis du nouveau projet, y compris en faisant pression sur ses alliés pour qu'ils n'adhèrent pas.

Est-ce que cela sera suffisant pour mettre tout cela à terre ?

Quatorze pays européens, dont la Grande-Bretagne, la France et l'Allemagne - ont rejoint la BAII, signe que l’Occident n’est pas uni sur la question.

L’Occident a déjà perdu l’Afrique. Les échanges commerciaux Chine-Afrique ont été multipliés par 20 en quinze ans. Ils ont atteint les 210 milliards de dollars, deux fois plus qu’entre l’Afrique et les Etats-Unis.

Si le projet de « Nouvelles Routes de la soie »  fonctionne, une bonne moitié du Monde sera transformée au cours de la prochaine génération.

L'Eurasie sera alors le centre de l’économie mondiale et la Chine sera réellement « l’Empire du Milieu ».

Si l'Occident n'y prend garde, son influence sera négligeable à la fin du XXIème siècle.
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