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Acrithène

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Acrithène est doctorant en finance, auteur d'un blog où il tente de combler le fossé séparant la science économique du grand public.

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Panique bancaire ou aléa moral : le dilemme de la régulation bancaire et de la garantie des dépôts

Audience de l'article : 1816 lectures
Nombre de commentaires : 12 réactions
Depuis la crise financière, la régulation bancaire est un sujet qui passionne et qui a suscité pas mal de critiques vis-à-vis de la communauté des économistes, jugés incapables d’en comprendre les tenants et les aboutissants.

Si on devait résumer le problème bancaire rapidement, on dirait ceci :

  • Lors d’une panique bancaire, un afflux soudain de retraits des déposants peut faire écrouler un système financier relativement sain. Garantir les dépôts permet d’empêcher de telles paniques parmi les déposants, et donc de garantir la stabilité du système.
  • Cependant, lorsque les dépôts sont garantis, le système bancaire a tendance à se développer de façon malsaine car les profits sont privés, et les pertes collectivisées.
Ce problème présente deux solutions raisonnables concurrentes, et une « solution » stupide qui a mené à la crise de 2008.

  • La première solution, d’inspiration libérale, consiste à ne pas garantir les dépôts et à peu réguler l’activité bancaire. Cette solution a pour avantage de permettre un financement performant de l’économie, mais le désavantage de ne pas garantir les dépôts.
  • La deuxième solution est plus interventionniste. Elle garantit les dépôts, mais en contrepartie régule fortement les banques afin que la garantie des dépôts n’entraîne pas des prises de risques excessives.
  • Quant à l’ânerie majeure, c’est d’à la fois garantir les dépôts et de déréguler l’activité bancaire. Auquel cas, l’Etat contraint les banques à faire n’importe quoi.
Ce débat est exposé de la plus limpide des manières par deux modèles économiques classiques et vieux de trente ans : Kareken & Wallace (1978) et Diamond et Dybvig (1983). Ces deux modèles sont amplement suffisants pour avoir une compréhension théorique satisfaisante de la partie bancaire de la crise de 2008.

Garantie des dépôts et prise de risque

Le premier modèle, développé par John Kareken et Neil Wallace explique pourquoi, lorsqu’un gouvernement s’engage à garantir les dépôts, il accroit la probabilité de faillite des banques.

La télévision a très mal retranscrit la manière dont cet effet pervers apparaît. Le fait que les profits soient privatisées et les pertes socialisées n’a aucune raison de permettre aux banques de réaliser davantage de profits. En effet, l’avantage étant octroyé à toutes les banques, la compétition le répercute entièrement au bénéfice des épargnants. Grâce à la garantie, l’ensemble des banques se retrouvent en position de réaliser des investissements plus risqués sans faire prendre de risque à ses clients. Il est donc logique que les épargnants réclament de la banque une telle stratégie. Certes, cette exigence n’est pas explicite. Cependant, lorsque l’épargnant compare les taux offerts par les différentes banques, il est indifférent au risque qu’elles prennent, dans la mesure où son placement est garanti. Il ira donc naturellement vers l’institution offrant le meilleur rendement, et ce grâce à un investissement plus risqué garanti par l’Etat.

En une telle circonstance, la question éthique pour le banquier n’a plus beaucoup de sens pour comprendre l’économie. La banque qui ne profite pas de la garantie pour jouer une stratégie perverse n’est pas capable d’attirer des clients, et donc disparaît.

Autrement dit, lorsque les dépôts sont garantis, les banques n’y trouvent pas tant un intérêt financier qu’une contrainte venant des épargnants d’offrir un rendement élevé dont le risque est porté par les contribuables. Comprendre que la prise de risque inconsidérée découle simplement du fait que les déposants cherchent le meilleur rendement est essentiel. En effet, lorsque le gouvernement américain a décidé de laisser Lehman Brothers faire faillite, il n’a absolu pas créer un exemple efficace, dans la mesure où l’origine de la perversité ne se trouvait pas tant chez les actionnaires des banques que dans la propension bien naturelle des déposants à chercher le meilleur rendement.

Au contraire, si les dépôts ne sont pas garantis, les banques se spécialisent. Certaines acquièrent une réputation de prudence et attirent les clients frileux et leur versent de faibles intérêts, tandis que des banques réputées plus audacieuses offrent des intérêts plus élevés à des déposants prêts à prendre davantage de risque.

Liquidité et panique bancaire

Le second modèle, proposé par Douglas Diamond et Philip Dybvig en 1983 est encore plus célèbre.

Concrètement, une banque est une entreprise qui collecte l’épargne de ses clients, et la prête à des investisseurs qui l’utilisent pour créer des richesses. La création de ces richesses permet de rémunérer ceux qui ont financé les investissements, c’est-à-dire les déposants, en leur versant les intérêts du remboursement.

Mais dans ce cas, pourquoi les banques existent-t-elles ? Après tout, les épargnants pourraient directement prêter aux investisseurs sans passer par la banque.

La raison est que les épargnants veulent à la fois obtenir un rendement sur leur dépôt, ce qui implique de le prêter durablement leur argent, et en même temps pouvoir le récupérer à tout moment. La manière de concilier ces deux objectifs est de faire de la banque un pool de liquidité. Imaginons 100 épargnants, qui veulent investir dans un projet industriel, mais veulent pouvoir récupérer leur argent demain si l’envie ou le besoin leur en vient. Ils anticipent que 20 d’entre eux voudront effectivement reprendre leur argent demain, mais ignorent qui. Dans ce cas, il leur suffit de mettre l’ensemble de leurs ressources en commun, d’en garder 20% sous forme de billets, et de prêter 80% à des entreprises. Auquel cas, le problème est résolu. Les 20% en billets permettent à ceux qui voudront reprendre leur argent demain de le faire, et le reste permet à l’argent de faire des petits.

Ce système est un puissant levier de financement de l’économie et de rémunération de l’épargne. Cependant, il comporte un risque.

Imaginons en effet que le lendemain de cet accord, pour telle ou telle raison, l’ensemble de nos 100 clients se disent qu’en fait, 30 personnes vont réclamer leur argent précocement. Sachant les décisions prises la veille, les 100 clients savent que cela est impossible, et que pour honorer ses engagements la banque va devoir récupérer l’argent qu’elle a prêté à long terme. Cela va entraîner des pertes importantes, et les derniers à réclamer leur argent n’en récupéreront qu’une partie. La décision la plus rationnelle pour chaque client est d’alors de se précipiter au guichet pour récupérer son pécule avant les autres, de sorte que la prophétie, même si elle n’avait aucun fondement, devient réalité. On appelle cela une panique bancaire. Un phénomène à la fois rationnel et ne nécessitant aucun fondement réel.

Diamond et Dybvig suggèrent alors d’introduire la garantie des dépôts. En effet, une telle garantie enraye le processus destructeur décrit plus haut, et donc prévient les faillites bancaires inutiles ainsi que leur contagion par la panique.

Un problème insoluble ?

Les deux théories ne sont en rien contradictoires. Elles prennent le problème sous deux perspectives différentes. D’ailleurs, Diamond et Dybvig, qui écrivent les seconds, invitent leurs lecteurs à aller lire Karaken et Wallace. Depuis des modèles tentent d’intégrer les deux raisonnements.

On pourrait résumer le problème en deux questions/réponses :

  1. Que faire lorsqu’on fait face à une crise bancaire ? Diamond et Dybvig répondent : garantir les dépôts, sauver les banques.
  2. Que faire pour éviter de faire face à une crise bancaire ? Karaken et Wallace répondent : ne pas garantir les dépôts, ne pas sauver les banques.
La solution a posteriori est l’origine du problème a priori. Situation courante en théorie des jeux. Ce qui est certain, c’est que la garantie sans régulation est la pire des solutions.

Sans grande conviction, je choisirais personnellement la suppression de la garantie des dépôts, ou sa forte limitation. Au-delà de ses effets pervers, la régulation bancaire efficace qu’impose la garantie des dépôts me semble improbable, car le lobby bancaire fait du régulateur une marionnette à son service. La régulation par des déposants contraints par le risque à surveiller la réputation de leur banque me semble plus convaincante, et constitue la solution plusieurs fois millénaire.

Diamond, Douglas W & Dybvig, Philip H, 1983. "Bank Runs, Deposit Insurance, and Liquidity,"Journal of Political Economy, University of Chicago Press, vol. 91(3), pages 401-19, June.

Kareken, John H & Wallace, Neil, 1978. "Deposit Insurance and Bank Regulation: A Partial-Equilibrium Exposition," The Journal of Business, University of Chicago Press, vol. 51(3), pages 413-38, July.
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12 commentaires

  • Lien vers le commentaire Acrithène lundi, 08 juillet 2013 16:53 Posté par acrithène

    En quoi donc ?

    Ai-je écrit quelque part que les dépôts chypriotes étaient garantis par exemple ?

  • Lien vers le commentaire SIGSEGV lundi, 08 juillet 2013 16:08 Posté par sigsegv

    La crise chypriote et l'accord d'union bancaire adopté à Bruxelles fin Juin met en défaut votre dernier message.

  • Lien vers le commentaire Acrithène lundi, 08 juillet 2013 12:42 Posté par acrithène

    Non Acrithène n'est pas dans l'erreur.

    Acrithène est économiste, pas technicien bancaire. Acrithène comprend qu'acheter une obligation d'une banque, c'est conceptuellement assimilable à y faire un dépôt. Qu'être actionnaire d'une banque, c'est conceptuellement assimilable à y faire un dépôt. Il s'agit de globalement de la même chose, confier de l'épargne (que ce soit sur le marché de l'equity, le marché obligataire, le marché repo, le marché des dépôts au sens strict) à une banque qui s'en sert pour financer son actif. Presque toutes ses formes de dépôts sont tacitement garanties.

    Acrithène comprend que la garantie des dépôts n'est que marginalement une question légale. Les obligations bancaires sont tacitement garanties comme les dépôts. La plupart des garanties au système bancaire n'ont rien de légales (pas pour autant illégales) et sont tacites.


  • Lien vers le commentaire SIGSEGV lundi, 08 juillet 2013 06:54 Posté par sigsegv

    Un point technique subtil :

    un ratio crédits/dépôts > 100% ne signifie pas que la banque a ditribué "trop de crédits" (les crédits font les dépôts, donc quand on fait un crédit, on marque au passif le montant du dépôt correspondant, le ratio crédit/dépôt=1)

    Cela signifie juste que le dépôt a fui dans une autre banque (quand l'emprunteur a acheté sa maison et que le compte bancaire du vendeur est dans une autre banque), et donc ce dépôt a été remplacé par une autre source de financement au passif pour combler la liquidité perdue. C'est vrai pour une banque prise isolément.

    Un ratio crédits/dépôts > 100 au niveau global sur le système bancaire d'un pays signifie simplement que les dépôts sont transformés en "autre chose" au passif (émissions obligataires, épargne sur assurance vie dans les filiales d'assurances), fuite en billets ou fuite à l'étranger.

    Il y a de très bons papiers de Patrick Artus sur le site de la recherche économique Natixis sur le sujet.

  • Lien vers le commentaire SIGSEGV dimanche, 07 juillet 2013 21:01 Posté par sigsegv

    Les banques prêtent moins qu'elles n'ont de dépôts, cela s'appelle les réserves fractionnaires.

    En témoigne d'ailleurs le ratio crédits/dépots bien supérieur à 100% en France (et dans la plupart des pays développés)... C'est justement la caractéristique des banques européennes (et françaises en particulier) que d'avoir des positions de liquidité très dégradées...

    L'idée que le système bancaire puisse prêter davantage que son passif (dépôts + capitaux propres) est une violation de la comptabilité (actif=passif) et des lois de la physiques (emplois=ressources).

    La réponse précédente ne concerne pas le passif mais les dépôts. Le passif des grandes banques françaises n'étant pas majoritairement composé des dépôts de la clientèle mais se base plutôt au recours à l'interbancaire et au marché obligataire. C'est un choix de financement de passif; et dans la plupart des cas des banques françaises (hors la banque postale et boursorama) les dépots sont insuffisants pour financer les fuites de liquidité des crédits octroyés, et elles reposent principalement sur les marchés (obligataires/interbancaires) pour cela, d'où leur fragilité et leur exposition forte au risque systémique.

  • Lien vers le commentaire SIGSEGV dimanche, 07 juillet 2013 20:54 Posté par sigsegv

    Apprenez que le monde ne se limite pas à la France, et même qu'en fait la France on s'en cogne. La garantie fédérale US des dépôts date du New Deal.Les gens qui disent d'un article qui se limite à résumer deux classiques de la littérature académique qu'il est truffé d'erreurs ne sont que des ignorants qui s'ignorent, ceux qui me rendent malades.


    Vous avez conscience que vous publiez sur un site dont la grande majorité des lecteurs réside en France et qu'ils ont leur dépôts dans des établissements soumis au droit français ?

  • Lien vers le commentaire Acrithène dimanche, 07 juillet 2013 15:26 Posté par acrithène

    Les banques prêtent moins qu'elles n'ont de dépôts, cela s'appelle les réserves fractionnaires.

    Il n'est juste pas physiquement possible pour quelqu'un de prêter quelque chose dont il n'a pas la disponibilité.

    L'idée que le système bancaire puisse prêter davantage que son passif (dépôts + capitaux propres) est une violation de la comptabilité (actif=passif) et des lois de la physiques (emplois=ressources).

    S'il y a P pommes dans une économie, et qu'un individu en a mangé une de plus qu'il n'en avait cueillies (emprunteur), alors c'est qu'un autre en a mangé une de moins qu'il n'en avait cueillies (épargnant). La banque est l’intermédiaire. L'idée que la banque ait pu d'une quelque façon donner à un individu le pouvoir d'acheter une pomme en plus, sans qu'un autre ait accepté de pouvoir acheter une pomme de moins, est une absurdité. Mais bon, c'est assez commun de voir des gens s'imaginer qu'en économie, les contraintes physiques ne comptent plus.


  • Lien vers le commentaire Acrithène dimanche, 07 juillet 2013 00:24 Posté par acrithène

    Apprenez que le monde ne se limite pas à la France, et même qu'en fait la France on s'en cogne. La garantie fédérale US des dépôts date du New Deal.

    Les gens qui disent d'un article qui se limite à résumer deux classiques de la littérature académique qu'il est truffé d'erreurs ne sont que des ignorants qui s'ignorent, ceux qui me rendent malades.

  • Lien vers le commentaire SIGSEGV samedi, 06 juillet 2013 15:14 Posté par sigsegv

    Article truffé d'erreurs, avant d'écrire ce genre de choses, apprenez au moins les rudiments de l'histoire du droit bancaire français et du fonctionnement du fonds de garantie.

    Le fonds deganrantie est privé et reporte ses pertes sur l'ensemble des établissements (ce n'est donc pas de l'interventionnisme d'Etat)

    Garantir les dépôts permet d’empêcher de telles paniques parmi les déposants, et donc de garantir la stabilité du système.

    Il n'y avait pas de fonds de garantie avant 99 (mais une solidarité de place), vous avez vu des paniques bancaires massives en France avant cette date ?

    Au contraire, si les dépôts ne sont pas garantis, les banques se spécialisent.



    Totalement faux, la transformation du secteur bancaire français vers un modèle de banque universelle est antérieure de plusieurs années à la création du fonds de garantie. Vous pouvez nous rappeler la date d'ouverture des négociations de rachat entre BNP et Paribas ?

    "Que faire lorsqu’on fait face à une crise bancaire ? Diamond et Dybvig répondent : garantir les dépôts, sauver les banques."

    La garantie des dépôts intervient justement quand on a pas sauvé les banques (cf Chypre et l'accord européen de résolution bancaire adopté fin Juin).

    Au-delà de ses effets pervers, la régulation bancaire efficace qu’impose la garantie des dépôts me semble improbable

    Cela a pourtant été le cas en France après 45 et aux USA après Glass-Steagall.

    car le lobby bancaire fait du régulateur une marionnette à son service.

    C'est pourquoi il faut une législation très simple et non pas constituée des milliers de pages des règlements de la banque de france.

    La régulation par des déposants contraints par le risque à surveiller la réputation de leur banque me semble plus convaincante, et constitue la solution plusieurs fois millénaire.

    Rassurez-nous, vous êtes au courant des nombreuses paniques bancaires apparues au 19ème siècle aux Etats-Unis ?

    Etc...

    Je vous invite à vous pencher tout de même sur la Loi de 1945, les réformes Debré/Haberer de 66/67 ainsi que la Loi Banc de 84 (vous en trouverez le texte intégral sur le site de la banque de franc).

  • Lien vers le commentaire Jolicoeur vendredi, 05 juillet 2013 10:51 Posté par jolis2

    Excellent !