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Bourse attente et ennui

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L’ennui rallonge le temps, et en bourse, les pertes aussi

Il est 15h00. La salle de marché de ma banque préférée est faiblement illuminée. Le scintillement façon néon des écrans d’ordinateurs s’accompagne d’un bourdonnement entêtant.

Tous les opérateurs de marché de la tour d’ivoire dans laquelle je travaille entrent en somnolence.

Il n’y a plus guère de bruits. Chacun se fige en attendant de connaître l’orientation des marchés Américains qui ouvrent dans une trentaine de minutes.

Par instants, un photocopieur qui siège derrière moi ronronne un peu, mais juste le temps d’imprimer quelques feuillets.

J’ai de plus en plus de mal à fixer mon attention sur les graphes, les transactions et les news qui défilent avec lenteur sur une trame monotone. Depuis bientôt une heure, je m’ennuie fermement.

Ma vie de trader est une alternance de moments exaltant, comme l’ouverture des marchés, et de moments d’attente, c'est-à-dire d’instants durant lesquels le temps s’allonge comme un fil de Barbapapa.

Je passe ma vie à scruter l’apparition d’évènements rares survenant parfois de manière synchronisée à d’autres faits, mais le plus souvent, je me retrouve à guetter la survenue d’un signal qui se déclenchera aléatoirement dans un jour, une semaine, parfois un mois !

Pour maîtriser l’écriture d’un roman, Thierry Ardisson l’homme de télévision, décrit précisément dans sa biographie, une période de sa vie durant laquelle, il alternait les phases de prise de cocaïne avec les prises de cannabis. Par moment,  il lui fallait être stimulé pour créer, à d’autres instants, il lui fallait ralentir la machine à penser …

 La vie du trader ressemble beaucoup à cette description, une vie jalonnée alternativement  d’hyperactivité et d’ennui.

Un médecin Américain, dirait qu’il est inquiet car il ne saurait que médicamenter au trader déprimé,  entre Prozac et Ritaline, selon que le trader « n’est pas assez actif », ou est « trop actif ».

La plupart du temps, les pensées suffisent à meubler l’ennui. Et, durant un long moment d’attente, je me suis questionné sur la notion d’ennui afin d’apprendre à lutter contre.

Sur le plan anatomique, et à ce jour, nous sommes en 2008, personne n’a encore identifié les aires cérébrales de l’ennui.

Ainsi, les explications actuelles relèvent-elles surtout du domaine de la spéculation en psychologie.

Cependant, on sait depuis plusieurs décennies, que les patients ayant subi des lésions du cortex frontal (partie extérieure du cerveau sur l’avant du crâne), présentent des perturbations émotionnelles et cognitives dont une tendance marquée à s’ennuyer.

Une partie au moins de la réponse à la localisation des neurones coupables se situe  au sein du cortex frontal … une zone très large du reste, pour ceux qui spatialisent bien la situation dans l’espace du cortex frontal.

Souvent, les patients ayant des lésions du cortex frontal ont également des déficits de l’attention.

Cela suggère que l’ennui et les troubles de l’attention sont des notions liées.

L’ennui qui apparaît sur les marchés financiers entre 14 heures et 15 heures s’accompagne d’un fort déficit d’attention … que j’avais constaté de longue date, et que je liais à la digestion !

Des études d’imagerie cérébrale ont montré qu’il existe aussi au sein du lobe frontal des circuits spécifiques impliqués dans la perception du temps, et donc probablement dans la production du sentiment d’ennui.

Des lésions de ce lobe, ou un dysfonctionnements passager lié à un instant particulier de notre biorythme journalier (comme la digestion !), peuvent générer des états de moindre vigilance associés à des distorsions de la perception du temps.

Ce qui abouti tout naturellement au sentiment d’ennui.

L’ennui est donc une expérience personnelle qui porte sur le temps qui passe, ou plutôt qui refuse de passer quand le cerveau déraille !

Divers travaux sur l’ennui, dont ceux d’un chercheur de l’Université de Floride Ouest, ont abouti à la conclusion que la prédisposition à l’ennui se résume à deux facteurs : les stimulations issues de l’environnement (facteur externe et subi) et l’autostimulation psychique (facteur interne et inné).

Ces travaux mettent en exergue que les hommes s’ennuient généralement plus que les femmes, et qu’ils ont tendance à s’ennuyer quand il ne se passe pas suffisamment de choses étonnantes dans leur environnement.

Ainsi, le cerveau du commun des mortels a toujours besoin de stimulation, tant en intensité, qu’en diversité.

C’est un combat perdu d’avance. Sur la durée, on ne peut en avoir assez.

Ce chercheur relève donc que le besoin de frisson, et le souhait de chasser l’ennui peuvent conduire les personnes à s’engager dans des activités destructrices procurant des sensations fortes.

Par exemple, fumer, s’adonner aux drogues, ou au jeu.

Le trader se mettra donc pour chasser l’ennui à overtrader, c'est-à-dire à rentrer plus souvent sur le marché, et sur des signaux de moindre qualité … ce qui est le gage de pertes importantes.

D’un point de vue biologique, la chose la plus rationnelle à faire lorsqu’on a aucune action à accomplir et qu’aucun événement intéressant ne se présente est de se reposer … l’ennui est donc probablement une émotion naturelle de l’homme  stigmatisée comme un péché par la religion depuis 2000 ans, et par le culte sociétal de la performance depuis 150 années.

Ainsi,  le trader serait-il destiné à passer une bonne partie de son temps à dormir … à la façon du pêcheur qui pique une sieste en début d’après midi car les poissons snobent  son hameçon.

Certains chercheurs mettent en avant une autre cause naturelle et biologique à l’ennui.

Un être humain dispose de ressources cognitives limitées. Sa survie, il y a plusieurs milliers d’années dépendait étroitement  de la capacité à chercher continuellement les stimulus les plus étonnants pour y concentrer toute l’attention disponible et pour les exploiter rapidement.

Selon ce schéma, l’ennui représenterait donc un signal d’alarme  légué par l’évolution.

Il nous aiderait à détourner l’essentiel de nos faibles moyens cognitifs sur  les stimulus les plus clairs, et les plus prometteurs : c’est le principe de pertinence.

L’ennui devient donc pour le trader une émotion dont la vocation est de signifier « Va chercher d’autres valeurs à trader, car le contexte actuel est stérile … tu dois concentrer ton attention sur de nouvelles variables. Ta plus-value est à ce prix là! ».

Cependant, certains chercheurs prennent le principe de pertinence par un versant complémentaire … qui révèle aussi des conséquences néfastes pour l’investisseur.

En effet, pour ces rebrousseurs de poils, il se dit que l’ennui pourrait être une émotion ayant eu des effets positifs dans le passé de l’espèce humaine, mais ne plus être fiable dans le contexte culturel qui est le notre aujourd’hui.

En fait, le principe de pertinence agit comme s’il nous forçait à prêter une attention soutenue aux messages clairs, violents, et dont les conséquences pourraient être importantes.

Ainsi, une information surprenante, mais  formulée de manière simple, même si la probabilité qu’elle soit fiable ou vraie est faible, occasionnera une forte excitation intellectuelle.

Pourtant, et paradoxalement, les informations les plus ennuyeuses sont aussi celles qui ont le plus de chances d’êtres exactes.

Par ailleurs, nous avons tendance à prêter d’autant moins d’attention à un ensemble d’informations rébarbatives, ou difficiles à interpréter.

Que le trader ne s’étant jamais retrouvé à contre courant d’un mouvement violent suite à une prise de position trop anticipée sur une news lève la main ?

Que disait la news en question « Société QuickCar : + 270 % de chiffres d’affaire au premier semestre ! » … l’article en question s’ensuivait de deux pages de chiffres et perspectives non lues suite à la force de l’accroche initiale, et au sein desquelles on trouvait « Résultat financier : -60% ».

La sensation d’ennui est concrètement liée à un début d’endormissement qui possède des manifestations physiques bien connues comme le bâillement, le relâchement musculaire, ou le papillonnement des yeux, par exemple.

Qui n’a pas été confronté à ses symptômes un jour ou l’autre dans le courant de sa vie ? Combien ressentent ces symptômes chaque jour que dieu apporte ?

Alors, si  je suis entrain de vous décrocher la mâchoire, il est temps que je mette un point final à ce panorama interlope ayant pour sujet l’ennui.

« La vie est courte mais l’ennui l’allonge » disait l’écrivain Jules Renard. Alors, amis  traders, je vous souhaite de vous ennuyer ferme.

Mais, juste ce qu’il faut pour rallonger votre vie … histoire de  passer plus de temps sur les marchés … et sans commettre, par ennui, l’acte irréparable.

 

Christophe Gautheron

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