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Conquérir la bourse

Bourse et crédulité

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Moi, je gagne à tous les coups en bourse … pas possible ? … ben non !

Yves Beauchemin (quel Beaunom !), un écrivain Québécois écrivit dans l’une de ses nouvelles : « Il faut éviter les sujets sérieux en début de repas. Ils figent et font parfois flotter au-dessus de la nappe des nuages de malaise qu'il est ensuite très difficile de faire lever ».

Peut être aurais-je dû m’en souvenir plus tôt et me taire le précédent week end …

Car, dimanche dernier, au cours du repas familial dominicain chez mes parents, mon frère m’a affirmé que son voisin doublait son patrimoine sur les marchés financiers tous les ans, depuis l’âge de 40 ans … et que le brave homme est aujourd’hui riche dans la fleur d’un âge qui sent bon le chrysanthème avec ses soixante dix ans bien tassés !

Ce brave homme a conseillé mon frère dans l’achat de valeurs financières… et celui-ci s’est empressé d’obtempérer afin de gagner autant que lui.

« Ce n’est pas possible »  lui ai-je répondu « en tant qu’opérateur sur les marchés financiers, je sais qu’un tel résultat est parfaitement impossible. Un enregistrement de performance pareil n’existe pas … même avec l’aide de la loi des grands nombres,  je doute fort qu’un jour l’on voit émerger un tel parcours ».

Mon frère prit très mal ma remarque. Il se fâcha, et me soupçonna de jalousie envers quelqu’un de plus brillant que moi.

Il me dit que je ne savais rien, et que j’avais réponse à tout. Il continua le visage bouffi et les joues toute rouges en criant que personne ne trouvait jamais grâce à mes yeux.

Il renchérit en gesticulant, et en me disant que mes expressions de mathématicien ne voulaient rien dire.

 Puis,  il finit en me traitant de « Monsieur je sais tout qui n’a rien vu », tout en renversant son verre d’apéritif sur le sofa.

Bref, en deux phrases j’avais plombée l’ambiance de mes parents … qui ajoutèrent « ce n’est pas possible, depuis tout petit, tu emmerdes tout le monde, et même adulte, tu continues ! ».

Par ma faute, une chappe de plomb s’installa durant une heure.

 Je plaide coupable … mais à l’insu de mon plein gré comme disait le cycliste dopé !

C’était l’effet papillon, avec quelques mots semblables à un battement d’aile, j’avais déclenché un ouragan …

Je fut très surpris de cette ambiance délétère car il me semblait évident et parfaitement improbable que ce qui a été dit soit vrai.

En effet, imaginons le cas d’un homme ayant investi à l’âge de quarante ans la somme modique de 10 euros.

S’il était capable de doubler tous les ans son capital, il se retrouverait au fil des années qui s’égrènent, à la tête de 10, 20, 40, 80, 160, 320, 640 euros… bof ça ne grimpe pas vite, c’est possible … sauf que à l’ordre, 30 cela donne la somme pharaonique d’environ : 5400 millions d’euros !!!!

La crédulité de mon frère a donc été exploitée par un petit malin, ou plus certainement un mythomane fabulateur.

Le monde de la finance est plein d’organismes qui affichent des résultats exceptionnels … cela ne manque jamais d’attirer des individus en masse … dont aucun n’est jamais devenu un baron de la finance.

Je ne m’étalerai pas ici sur la manière dont on « fabrique » d’impressionnants « tracking records » afin d’appâter les futurs clients … la littérature en fourmille.

L’objet est ici de comprendre le mécanisme de la crédulité.

Pourquoi donc tombons nous dans le piège des croyances faciles ?

Quels sont les phénomènes qui provoquent un effondrement de nos capacités de jugement ?

Tout d’abord, il faut bien comprendre que le cerveau n’est pas une machine parfaite.

Il a été  bricolé par dame nature au fil de l’évolution. Il n’est donc composé que de bric et de broc, que de tâtonnements, et que d’anomalies révélées utiles.

 Le réseau cortical est donc le produit d’une suite infinie d’erreurs et de raccommodages.

 Malgré le miracle de sa puissance, il présente, à l’instar d’autres organes certains défauts évidents.

Ainsi, les recherches en sciences cognitives tendent à montrer que nos cerveaux sont équipés de mécanismes fondamentaux dont l’objet est de vérifier les informations qui nous parviennent. Ouf, nous sommes sauvés !

Mais, ces travaux insistent sur le fait que ces mécanismes, s’ils s’exprimaient parfaitement, consommeraient un temps et une énergie considérable.

Or, l’ancêtre de l’homme ne pouvait se permettre ce luxe : la survie en environnement hostile devaient se faire au travers de réactions simples et foudroyantes : la fuite, par exemple.

Alors, le cerveau utilise de nombreux  raccourcis cognitifs  pour se forger une opinion très vite, tout en brûlant peu d’énergie.

Un de ses raccourcis est bien connu pour générer de la crédulité. 

Il se nomme  preuve sociale , et il a été parfaitement décrit par un psychologue Américain au début des années 90.

En cas de survenue d’une incertitude cognitive, ou d’une information surprenante, on a tendance à former un jugement  en se référant à ce qui semble être admis par le plus grand nombre de personnes.

Plus nous avons l’impression qu’une croyance est partagée, plus elle a des chances d’être acceptée sans réserve par le système cognitif.

Cette stratégie est satisfaisante dans de nombreuses situations, mais elle peut conduire à adhérer à des idées fausses.

Ce travers de la pensée est mis à profit par des personnes plus ou moins bien intentionnées.

Par exemple, sur votre site boursier préféré, vous trouverez toujours une zone « consensus ». 

Au sein de ce service, vous verrez le « grading » de chaque valeur cotée, une information du style 75% des banques sont à l’achat. 

Sur la plupart des actions, il est même possible à l’internaute de s’exprimer sur la valeur en alimentant un curseur qui va de rouge vif (dangereux) à vert émeraude (valeur chouchou), et ce, tout en précisant le cours cible à atteindre pour revendre.

La plupart des petits investisseurs adorent s’en remettre à ce genre d’outil pour décider de leurs prises de position.

Cela ne marche jamais bien, sauf en période haussière, mais en ces instants là, tout grimpe en même temps … les bourrins tout autant que les étalons.

S’en remettre à l’opinion du groupe pour construire un portefeuille boursier est un acte rassurant et qui exploite un fort levier psychologique bien ancré dans notre héritage cognitif, mais cela s’avère dangereux.

D’ailleurs, il faut savoir que certains hedge funds sont spécialisés dans la prise à rebrousse poil des valeurs un peu trop à la mode, et un peu trop fortes en consensus.

Certains adeptes des approches dites  contrariennes  utilisent comme indicateur  le consensus  pour décider  du sens du mouvement sur lequel parier.

La logique étant : si tout le monde est d’accord sur l’orientation, c’est que la tendance est finie, qu’il n’y a bientôt plus de carburant dans les propulseurs, et que le système va s’inverser.

Donc, attention à vous … contrairement aux idées reçues, le groupe n’est pas forcément plus fort que l’individu.

Le ressort psychologique de  preuve sociale  est renforcé par une boucle organique puissante et d’autant plus pernicieuse qu’elle s’exerce en dépit de la conscience.

En effet, une pensée aux tonalités affectives positives a toutes les chances de se prolonger car un fort commandement de l’évolution est au pilotage : « poursuis cette action qui te donne du plaisir, cesse toute action générant du déplaisir » ; c’est là tout l’algorithme qui pilote nos orientations court terme.

Cette dynamique repose sur la chimie même du cerveau.

La dopamine est une molécule qui active certains réseaux de neurones, en particulier, un amas nommé système de récompense qui s’affole et procure du plaisir dès qu’il est activé.

En stimulant la circulation sanguine, la sécrétion de dopamine accroît l’apport d’oxygène au cerveau, et donc favorise la poursuite, voire l’accélération des activités cérébrales, et par conséquent la production de dopamine.

Le système dopaminergique associé au réseau de la récompense est donc un système en boucle fermé qui tend à s’auto entretenir et parfois à s’emballer … c’est la soumission au stimulus … c’est l’addiction.

Il ressort de ce qui précède que nos pensées, nos envies sont  canalisées par des mécanismes d’évaluation qui échappent à la conscience.

Lorsqu’une information se présente, l’activation des conséquences biologiques et émotionnelles s’opèrent en quelques dizaines de millisecondes.

En revanche, le temps requis pour que ces mêmes informations parviennent à la partie  raisonnante  du cerveau est de plusieurs centaines de millisecondes.

 Il y a donc un facteur 10 entre le temps de réaction de l’action réflexe émotionnel et le temps de réaction de la  cognition pure.

Nous ne sommes pas à proprement des êtres pensants, mais primairement des êtres subissant des émotions, et qui peuvent le rester fort longtemps sans même s’en rendre compte.

La crédulité de mon frère vis-à-vis des invraisemblances de son voisin est issue de ce phénomène … le bon sens de chacun peut ainsi être déjoué en un clin d’œil.

Savez vous que la lumière jaune et chaude d’une lampe électrique au filament de tungstène vous fait bronzer presque autant que le soleil ?

Quelle crédulité … c’est faux bien entendu ! Croire que la lampe électrique fait bronzer ne vous fera aucun mal.

Par contre, souvenez vous que sur les marchés financiers … c’est un terrible luxe que la crédulité.

Un luxe qui n’apporte aucune joie, aucune volupté, mais qui fait mal au portefeuille et aux émotions.

 

Christophe Gautheron

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