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Jacques SAPIR

Jacques SAPIR

Diplômé de l'IEPP en 1976, a soutenu un Doctorat de 3ème cycle sur l'organisation du travail en URSS entre 1920 et 1940 (EHESS, 1980) puis un Doctorat d'État en économie, consacré aux cycles d'investissements dans l'économie soviétique (Paris-X, 1986).
A enseigné la macroéconomie et l’économie financière à l'Université de Paris-X Nanterre de 1982 à 1990, et à l'ENSAE (1989-1996) avant d’entrer à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales en 1990. Il y est Directeur d’Études depuis 1996 et dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS). Il a aussi enseigné en Russie au Haut Collège d'Économie (1993-2000) et à l’Ecole d’Économie de Moscou depuis 2005.

Il dirige le groupe de recherche IRSES à la FMSH, et co-organise avec l'Institut de Prévision de l'Economie Nationale (IPEN-ASR) le séminaire Franco-Russe sur les problèmes financiers et monétaires du développement de la Russie.

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A propos de la laïcité

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Mon collègue Jérôme Maucourant vient de m’envoyer un texte où il explique son ralliement à la notion de laïcité. C’est un texte important, et un texte remarquablement argumenté, comme on peut le constater à en lire des extraits. « Le libéralisme se méfie de ces nationalismes civiques qui, au nom de la nécessité de construire un bien commun, insiste sur le respect de règles laïques et veulent donner du contenu à l’idéal d’égalité. Les libéraux, en effet, réduisent la liberté à la « jouissance paisible de l’indépendance privée » (Constant) et craignent par dessus tout la participation de tous à la politique. Se dessine en creux une démocratie sans souveraineté. Or, l’Etat social, moyen de l’égale liberté de tous, incarne au contraire le projet de la nation politique et peut contrecarrer la bonne marche du « doux commerce ». (…)la droite décline son versant économique, la gauche son versant culturel. Une certaine gauche, parfois, semble reprendre au sérieux l’idéal de la nation politique mais oublie, par calcul électoral ou peur de l’ostracisme, les présupposés nécessaires du fait national en termes de laïcité et de culture. Les tenants de la nation ethnique peuvent l’emporter alors sur les partisans de la nation politique, car aucun groupe humain qui pense devoir persévérer ne renoncera à se priver des moyens d’une perpétuation de son être, fût-ce au prix d’un dévoiement absolu. La « trahison de la gauche », pour reprendre encore un mot d’Orwell, devra être rappelée au moment d’une possible catastrophe.

C’est dans ce moment de tous les dangers que j’ai décidé de rejoindre Viv(r)e la République : fondée par Fatiha Boudjahlat et Céline Pina, cette association défend l’idéal laïque et combat le communautarisme par-delà les adhésions partisanes de ses membres. »

Mais, ce qui rend d’autant plus important ce texte est la personnalité de son auteur. Jérôme Maucourant est un chercheur connu, et un collègue largement respecté, pour ses travaux sur l’histoire de la pensée économique, et on lui doit d’importants travaux sur Montchrestien[1], sur l’économie historique mais aussi sur l’économie du développement, que se soit autour des thèmes des institutions (il est un des meilleurs connaisseurs de K. Polanyi et T. Veblen)[2], ou autour des problèmes du Moyen-Orient[3]. Il a écrit un important chapitre sur la souveraineté dans la naissance du marché dans un ouvrage discutant des apports de Montchrestien et Cantillon[4].

Le texte où il explique l’importance que revêt aujourd’hui à ses yeux la notion de souveraineté mérite que l’on s’y arrête. La référence qui est faite en sa fin à la personne de Celine Pina n’est étonnante que pour ceux qui se refusent de voir les désastres provoqués par le communautarisme, mais aussi les conséquences de la pratique clientéliste de la politique. On a d’ailleurs rendu compte dans ce carnet de l’ouvrage de Celine Pina Silence Coupable. Les personnes qui me suivent et qui connaissent mes derniers ouvrages devinent que je partage de près certaines des préoccupations de Jérôme Maucourant. Je voudrais donc ici rappeler un certain nombre de principes concernant cette question de la laïcité avant de soumettre aux lecteurs la totalité du texte de Jérôme Maucourant.

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Céline Pina

Liberté individuelle, libertés collectives et invention du « peuple »

Jérôme Maucourant nous parle du peuple, et de l’importante distinction que l’on doit faire entre le peuple « ethnique » et le peuple « politique ». J’y ai consacré des pages entières dans le livre que j’ai publié en 2016, Souveraineté, Démocratie, Laïcité, un livre dont l’actualité se charge, hélas, de nous rappeler l’importance du propos. Les attentats de Stockholm et de Saint-Pétersbourg, la crise et la guerre civile en Syrie, mais aussi lé campagne pour l’élection présidentielle en France, sont autant de raisons de penser que l’on ne peut penser la Démocratie sans penser en même temps la Souveraineté, et que cette dernière implique et impose la Laïcité.

Parce que la liberté individuelle ne se construit jamais de manière individuelle, parce que nous sommes avant toute chose des animaux politiques et que nous vivons en société, il ne peut y avoir d’individus libres que dans une société libre. La souveraineté définit aussi cette liberté de décider qui caractérise les communautés politiques que sont les peuples à travers le cadre de la Nation et de l’Etat. Cet oubli de la dimension nécessairement sociale et collective de notre liberté caractérise le point de vue « libéral », point de vue qui lui-même transcende les divisions « gauche-droite », et qui, il ne faut pas s’en étonner, s’avère hostile dans certains de ses courants à cette notion de souveraineté.

Encore faut-il savoir ce qui fait société. Encore faut-il comprendre ce qui constitue un « peuple », et faut-il comprendre que quand nous parlons d’un « peuple » nous ne parlons pas d’une communauté, qu’elle soit ethnique ou religieuse, mais de cette communauté politique d’individus rassemblés qui prend son avenir en mains[5]. Tel est le peuple auquel parle les politiques qui font réellement leur travail, et non ceux qui, comme Emmanuel Macron, sont promus comme un paquet de lessive ou, comme François Fillon, se posent en représentants de valeurs dont ils sont eux-mêmes le contraire. Tel est le peuple auquel parle les politiques qui ne sont pas, comme Benoît Hamon, pris dans les réseaux des clientèles et capables de troquer ce peuple politique contre les avantages immédiats des communautés confessionnelles.

Le « peuple » auquel on se réfère est un peuple « pour soi », qui se construit dans l’action et non un peuple « en soi ». Se référer à cette notion de souveraineté, vouloir la défendre et la faire vivre, se définir donc comme souverainiste, implique de comprendre que nous vivons dans des sociétés hétérogènes et que l’unité de ces dernières se construit, et se construit avant tout politiquement. Cette unité n’est jamais donnée ni naturelle[6]. Se référer à la notion de souveraineté implique donc aussi de dépasser l’idée d’un peuple constitué sur des bases ethniques ou par une communauté de croyants et de penser la question de la laïcité. Car la question de l’appartenance religieuse, quand elle se transforme en intégrisme, est contradictoire avec la notion de souveraineté. Il n’est pas sans signification que la Nation et l’Etat se soient construits historiquement en France à la fois dans la lutte contre les féodalités locales et contre les prétentions supranationales de la papauté et de la religion chrétienne. Il n’est pas donc sans importance que le penseur qui a établi le rôle central de la souveraineté, Jean Bodin, ait aussi écrit l’un des livres les plus fondamentaux sur la laïcité parce qu’il avait pris acte de l’hétérogénéité de la société.

Peuple et laïcité

Il ne peut y avoir de peuple, c’est à dire de base à construction politique de la souveraineté populaire, que par la laïcité. Cette dernière renvoie à la sphère privée des divergences sur lesquelles il ne peut y avoir de discussions. Elle permet alors que dans la dispute dans la sphère publique se construise l’intérêt collectif. La prise en compte de l’hétérogénéité radicale des individus implique, si l’on veut pouvoir construire une forme d’unité, qui soit reconnue comme séparée et distincte la sphère privée. En cela, la distinction entre sphère privée et sphère publique est fondamentale à l’exercice de la démocratie. Nombreux sont ceux qui l’ignorent. Ce principe fondamental est inclut d’ailleurs dans notre Constitution : la République ne reconnaît nulle religion et nulle race. Tel est le sens de l’article premier du préambule de notre Constitution, repris du préambule de la Constitution de 1946, et écrit au sortir de la guerre contre le nazisme[7].

Nous sommes donc confrontés aujourd’hui à un défi absolu : la République ou la guerre civile, la guerre de tous contre tous.

Le principe de laïcité découle ainsi de la souveraineté. On ne peut penser la souveraineté que si l’on pense le peuple, et ce dernier ne peut se penser comme construction politique qu’à partir du principe de laïcité. La laïcité n’est donc pas un supplément d’âme à la République comme certains le prétendent : elle en est le ciment[8]. Il n’est pas anodin que l’un des grand penseur de la souveraineté, Jean Bodin, qui écrivit au XVIème siècle dans l’horreur des guerres de religion, ait écrit à la fois un traité sur la souveraineté[9] et un traité sur la laïcité[10].

Il convient de bien comprendre ce lien étroit qui unit la notion de souveraineté à celle de laïcité. La souveraineté implique la définition d’un souverain. Une fois établie que la « chose publique » ou la Res Publica est le fondement réel de ce souverain, comme nous y invite Jean Bodin, il nous faut définir le « peuple » qui exercera, soit directement soit par l’entremise de formes de délégation, cette souveraineté. C’est bien pourquoi la question de la souveraineté est aussi centrale, car elle implique la définition de la communauté politique qui l’exerce.

Dès lors, nous obliger à nous définir selon des croyances religieuses, des signes d’appartenances, aboutit en réalité à briser le « peuple ». Et c’est très précisément le piège que nous tendent les terroristes qui veulent nous ramener au temps des communautés religieuses se combattant et s’entre-tuant. D’autres alors y ajouterons des communautés ethniques. Si nous cédons sur ce point nous nous engageons vers un chemin conduisant à la pire des barbaries. La confusion dans laquelle se complet une grande partie de l’élite politique française, est ici tragique et lourde de conséquences. Les attaques contre les musulmans (comme celles contre les juifs, les chrétiens, les bouddhistes, etc…) sont inqualifiables et insupportables. Mais, on a le droit de critiquer, de rire, de tourner en dérision, et même de détester TOUTES les religions. C’est pourquoi nous devons, symétriquement, condamner toute atteinte aux biens et personnes sous prétexte de religion ET condamner les tentatives pour mettre ces dernières « hors débat », comme on le voit à propos du discours sur la soi-disant « islamophobie ».

Ce qui se joue derrière le « retour du religieux »

En fait, derrière l’apparence d’une montée de la religiosité, c’est en réalité à une montée des affirmations identitaires et narcissiques que l’on assiste. Les crispations autour des tabous alimentaires et vestimentaires, sur les signes extérieurs (comme la question du voile chez les musulmans) ont avant tout pour but d’identifier brutalement une communauté, de la séparer du reste de la population et de l’enfermer sur des références mythifiées pour le plus grand profit de quelques uns. Ces pratiques, en produisant des mouvements de réactions, font en réalité progresser la division des individus entre eux au lieu d’y mettre fin. Dans la quête de la pureté, et toute religion distingue le « pur » de « l’impur », il ne peut y avoir de mouvement collectif, si ce n’est de petites communautés en proie aux réactions violentes d’autres communautés. On croit ainsi se protéger de l’anomie et l’on s’y précipite tête baissée. Mais cette pathologie des comportements religieux ne leur est pas propre. La division entre « pur » et « impur » caractérise aussi certains discours politiques, qu’il s’agisse de la « pureté de classe » ainsi qu’on la trouve dans des groupuscules trotskistes (NPA ou LO) ou de la « pureté » des positions « anti-Euro » comme dans l’UPR de François Asselineau. En réalité, toute tentative de construire le monde politique en une division entre « pur » et « impur » n’aboutit qu’à le détruire ; cette distinction nie l’existence même de la politique. Elle est donc, au sens premier du terme, une pathologie politique.

On pourrait en dire autant de ce que l’on appelle des « religions laïques [11]», termes qui sont en réalité terriblement ambiguës et trompeurs. Ces termes qui recouvrent la tentative de sacraliser un certain nombre de principes. Ils oublient que la laïcité est un principe politique et non une position philosophique[12], même si il y a une philosophie qui peut s’inspirer de ce principe. Ici aussi, derrière les extravagances des extrémistes, il est facile de trouver la même revendication identitaire et le même narcissisme que chez les intégristes, mais de plus souvent enrobées dans un épais discours de bien-pensance. C’est à une course non vers l’autre mais à la revendication de soi que l’on assiste. Et l’on comprend bien que, dans cette course effrénée, les principes eux-mêmes sont manipulés, instrumentalisés, sacrifiés et perdus. Les fameuses « réformes sociétales », aujourd’hui promues au rang de substitut des réformes sociales par ceux-là mêmes qui ne font que pousser à la roue du « froid paiement au comptant » et de l’idéologie de marché[13], se font alors que dans la société un certain nombre de droits fondamentaux régressent. Le narcissisme forcené se révèle à chaque étape de ce que l’on veut nous présenter comme une lutte émancipatrice et qui n’est qu’une parade des intérêts individuels de certains. Ce n’est donc pas dans la parade des identités camouflée sous le masque du religieux (ou d’un athéisme militant), que l’on trouvera un principe permettant à des populations de vivre ensemble ; bien au contraire.

L’irrépressible besoin d’une montée en symbolique

Pourtant, le besoin d’une montée en symbolique dans le cadre du gouvernement des hommes se comprend aisément. Et l’on ne peut s’en abstraire totalement sauf à prétendre nier la politique, à prétendre pouvoir passer du gouvernement des hommes à celui des choses. On sait dans quelles horreurs ceci a abouti. Nul ne peut assumer avoir du pouvoir sur les hommes par une simple délégation de ceux-ci. Il faut que cette délégation soit, en un sens ou un autre, mise au-dessus et au delà des autres délégations. Le pouvoir (Potestas) de faire tuer et de faire mourir, qui est l’essence de la fonction de Chef des Armées, autrement dit de l’Imperium, est un pouvoir qui ne peut être accepté que sous des conditions très particulières. Toutes ces raisons impliquent donc le recours à des normes symboliques puissantes. Mais peut-on dire qu’elles impliquent nécessairement une dimension religieuse dans le pouvoir politique ?

Il est clair que tel est la réponse des croyants. Mais, cette réponse aboutit en réalité à la destruction de l’espace politique. C’est à Jean Bodin que nous devons la formulation la plus claire et précise de cela. Et, cela montre que les racines de la laïcité sont bien plus profondes que le débat actuel, ou elle est interprétée comme un obstacle à une religion particulière, ou même que la question de la séparation entre l’Eglise et l’Etat, qui constitua l’un des débats importants de la IIIème République. En fait, dans le principe de laïcité se cachent deux notions qui sont l’une et l’autre absolument essentielle. La première est celle de la séparation entre sphère privée et sphère publique. Cette distinction est fondatrice en réalité de l’existence même d’une démocratie. Sans cette distinction, la démocratie n’est qu’une coquille vide. Mais, et c’est là toute la force du travail de Bodin, cette distinction ne prend réellement sens que parce que des individus aux fois différentes acceptent de travailler ensemble.

Cela pose la laïcité non pas simplement comme un principe de tolérance, ainsi que le prétendait François Hollande, mais comme une forme d’organisation où la conviction personnelle se plie à l’existence de Res Publica, de choses communes qui nécessitent et impliquent un travail en commun. C’est bien pourquoi il y a une étonnante modernité dans le principe de laïcité, car il pose la nécessité de faire fonctionner les sphères privées et la sphère publique non seulement autour du principe de séparation mais aussi autour de celui de coordination. Ce principe prend acte du développement du statut de l’individu, mais il reconnaît aussi que cet individu ne prend sens que dans une société. Cette dernière ne se définit pas comme une agrégation d’individus, suivant le mot mis à l’honneur par l’économie néoclassique, mais comme la reconnaissance qu’il existe des principes et des causes qui dépassent les individus et les choix individuels.


Texte de Jérôme Maucourant

Le 9 avril 2017

A paraître dans Le Journal de Paris (http://www.journaldeparis.com/ )

Devenir ce qu’on est : découvrir la laïcité comme idéal

Je n’aurais jamais imaginé, au moment où je m’éveillais à la politique à la fin des années 1970, de devoir parler de la laïcité. Elle semblait relever de l’évidence : à quoi bon discuter encore, au moins pour la France, de la séparation de l’Etat d’avec les cultes ? La racine grecque de ce mot (laos, le peuple) indique cet idéal d’une émancipation de la tutelle cléricale. Il en allait de même avec l’idée de communauté. La seule qui valait était nationale, c’est-à-dire un peuple organisé politiquement partageant des valeurs culturelles et un héritage historique. La nation française était civique et non pas ethnique : la volonté de participer au corps politique était le critère décisif.

L’époque était encore indemne de ces discours qui envahissent aujourd’hui la place publique, où règne l’obsession des origines ; la tribu des « idiots utiles » du capital global n’avait pas encore établi son empire illusoire. Or, certaines expériences m’ont mis en garde contre les dérives du monde mondialisé. Allant régulièrement au Liban depuis 1987, j’ai pu comprendre les contradictions terribles de ce que le théoricien du parti communiste libanais, Mahdi Amil, appelait « Etat confessionnel ». Il est, en effet, assez rare d’observer un si grand écart entre la réalité inquiétante de l’Etat et la beauté du peuple. Restons toutefois bien conscients que ce petit pays, mondialisé avant l’heure, a le difficile privilège de porter un héritage ottoman, d’être dans une géographie politique délicate et l’objet d’attentions excessives de nombre de puissances étrangères.

Au Liban, les contradictions de classes s’effacent au profit de luttes menées par les élites confessionnelles et ne cessent d’entretenir les passions communautaires. L’ensemble des libertés est ainsi fragilisé ou anéanti dans un climat de guerre civile qui est l’horizon de la vie politique. Paradoxalement, les libertés religieuses demeurent suspendues au bon vouloir de la communauté hégémonique du moment. L’Etat, dont l’efficacité est minée par ces luttes, se transforme en lieu de redistribution de rentes. Les citoyens sont ainsi séduits par le discours néolibéral vantant le désengagement de l’Etat, alors que tout a été fait pour corrompre le principe même de l’action publique. Tout pousse à faire allégeance aux chefs de communautés, souvent relais d’influences étrangères. Le Liban est la pointe avancée d’un processus mondial et non une étrangeté à ranger au rayon de la tératologie politique.

Nous pouvons donc mieux comprendre le communautarisme qui nous menace ici, d’autant qu’il est alimenté par les riches pétromonarchies du Golfe. Ces Etats théocratiques, en effet, corrompent une fraction de notre élite pour réaliser leur projet d’expansion culturelle et d’influence politique ; la liquidation du principe de laïcité aux noms d’accommodements déraisonnables est le moyen de ce projet. Bien sûr, de beaux dividendes électoraux sont attendus de ces entreprises anti-laïques … Et pourtant, on oublie trop facilement que ce principe prend sa source dans nos Guerres de Religion (un million de morts au minimum). Il constitue, en réalité, le meilleur moyen de sauver une société complexe traversée de diverses croyances et implique qu’il faille mettre de côté nos rapports irréconciliables à la transcendance pour servir le bien commun.

Nous pouvons concilier nos différences dans l’immanence du politique, ce qui implique un minimum de valeurs partagées, disons un fond culturel, et, osons le dire, horresco referens, une identité collective. La gauche actuelle est entrée dans un tel état de décomposition, passant de l’imprégnation stalinienne au paradigme multiculturaliste, qu’elle est devenue incapable de comprendre ce qu’Orwell écrivait dans Le lion et la licorne : « Le patriotisme n’a rien à voir avec le conservatisme. Bien au contraire, il s’y oppose, puisqu’il est essentiellement une fidélité à une réalité sans cesse changeante et que l’on sent pourtant mystiquement identique à elle-même. C’est un pont entre le futur et le passé ».

Nous vivons une époque étrange où Emmanuel Macron, prétendant à la présidence de la République et ancien banquier d’affaires, affirme : « il n’y a pas une culture française, mais une culture en France, et elle est diverse ». La France, privée d’autonomie culturelle, devient un signifiant vide : la culture de France s’efface alors au profit de cultures en France. Sur un autre plan, Alain Minc affirmait que son absence de programme n’était pas un problème, l’important étant son attachement à l’Union Europénne ! Saluons la belle cohérence de ces attaques sans précédent portées contre les fondements politique et culturel de la nation, afin qu’elle devienne un non-être collectif : la passion individuelle de l’argent sera alors sans mesure.

J’ai été préparé à comprendre cette singulière logique grâce à un long séjour au Québec en 1992. Contre l’évidence, le très libéral Trudeau père assimilait ainsi le souverainisme québecois à du fascisme, alors même que le multiculturalisme qu’il défendait repose souvent sur des identités fermées et oppressives : n’en était-on pas venu à défendre l’idée, au Canada, qu’il était juste, au nom du « respect » des traditions, que la femme n’ait pas les mêmes droits à l’héritage que les hommes ? Comme au Liban … Les Trudeau, de père en fils, refusent l’idée d’une nation québecoise pouvant s’opposer au projet d’une société unie essentiellement par l’argent.

Le libéralisme se méfie de ces nationalismes civiques qui, au nom de la nécessité de construire un bien commun, insiste sur le respect de règles laïques et veulent donner du contenu à l’idéal d’égalité. Les libéraux, en effet, réduisent la liberté à la « jouissance paisible de l’indépendance privée » (Constant) et craignent par dessus tout la participation de tous à la politique. Se dessine en creux une démocratie sans souveraineté. Or, l’Etat social, moyen de l’égale liberté de tous, incarne au contraire le projet de la nation politique et peut contrecarrer la bonne marche du « doux commerce ». L’idéologue libéral préfère le « laissez-faire, laissez-passer », autant culturel qu’économique, et rejette avec horreur les tentations supposées « totalitaires » d’Etats dont l’ambition est de produire de la citoyennneté.

Il n’y a pas d’alternative organisée au libéralisme : la droite décline son versant économique, la gauche son versant culturel. Une certaine gauche, parfois, semble reprendre au sérieux l’idéal de la nation politique mais oublie, par calcul électoral ou peur de l’ostracisme, les présupposés nécessaires du fait national en termes de laïcité et de culture. Les tenants de la nation ethnique peuvent l’emporter alors sur les partisans de la nationpolitique, car aucun groupe humain qui pense devoir persévérer ne renoncera à se priver des moyens d’une perpétuation de son être, fût-ce au prix d’un dévoiement absolu. La « trahison de la gauche », pour reprendre encore un mot d’Orwell, devra être rappelée au moment d’une possible catastrophe.

C’est dans ce moment de tous les dangers que j’ai décidé de rejoindre Viv(r)e la République : fondée par Fatiha Boudjahlat et Céline Pina, cette association défend l’idéal laïque et combat le communautarisme par-delà les adhésions partisanes de ses membres.

 Notes

[1] Maucourant Jérôme, « Montchrestien 1615 : the beginnings of political economy? », History of economic ideas, 2013, vol. 21, nᵒ 1, p. 25-45

[2] Maucourant Jérôme et Plociniczak Sébastien, « The institution, the economy and the market : Karl Polanyi’s institutional thought for economists », Review of political economy, 2013, vol. 25, nᵒ 3, p. 512-531 et Maucourant Jérôme, « Une interprétation institutionnaliste des deux grandes crises de la mondialisation : critiquer la société de marché avec Karl Polanyi », Organisations & territoires : réflexion sur la gestion, l’innovation et le développement (Québec), 2012, vol. 21, nᵒ 2, p. 67-76.

[3] Kachee Akram et Maucourant Jérôme, « Muhawalat li-qira’at al-mujtama’ al-suri thalathun ‘aman ba’da Michel Seurat – naqd oua tahlil al-khitab at-ta’ifi [= Une tentative d’interprétation de la société syrienne trente ans après Michel Seurat – critique et analyse du discours confessionnel ] », Omran (Arab Center for Research and Policy Studies), 2014, nᵒ 10, p. 51-62.

[4] Maucourant Jérôme, « Souveraineté et économie selon Montchrestien et Cantillon », in Alain Guéry (dir.), Montchrestien et Cantillon : le commerce et l’émergence d’une pensée économique, Lyon, Ens éd., 2011, p. 373-415.

[5] Et l’on avoue ici plus qu’une influence de Lukacs G., Histoire et conscience de classe. Essais de dialectique marxiste. Paris, Les Éditions de Minuit, 1960, 383 pages. Collection « Arguments »

[6] Cette question est largement traitée dans le livre écrit pour le Haut Collège d’Economie de Moscou, Sapir J., K Ekonomitcheskoj teorii neodnorodnyh sistem – opyt issledovanija decentralizovannoj ekonomiki (Théorie économique des systèmes hétérogènes – Essai sur l’étude des économies décentralisées) – traduction de E.V. Vinogradova et A.A. Katchanov, Presses du Haut Collège d’Économie, Moscou, 2001. Une partie de l’argumentation est reprise sous une forme différente dans Sapir J., Les trous noirs de la science économique – Essai sur l’impossibilité de penser le temps et l’argent, Albin Michel, Paris, 2000.

[7] Le texte est le suivant : « Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. Il réaffirme solennellement les droits et libertés de l’homme et du citoyen consacrés par la Déclaration des droits de 1789 et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République ». http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/la-constitution/la-constitution-du-4-octobre-1958/preambule-de-la-constitution-du-27-octobre-1946.5077.html

[8] Poulat E. Notre Laïcité, ou les religions dans l’espace public, Bruxelles, Desclées de Bouwer, 2014.

[9] Bodin J., Les Six Livres de la République, (1575), Librairie générale française, Paris, Le livre de poche, LP17, n° 4619. Classiques de la philosophie, 1993.

[10] Bodin J., Colloque entre sept sçavants qui sont de différents sentiments des secrets cachés des choses relevées, traduction anonyme du Colloquium Heptaplomeres de Jean Bodin, texte présenté et établi par François Berriot, avec la collaboration de K. Davies, J. Larmat et J. Roger, Genève, Droz, 1984, LXVIII-591, désormais Heptaplomeres.

[11] Ce terme fut utilisé par Vincent Peillon, qui fut Ministre de l’Éducation Nationale de 2012 à 2014. Peillon V., Une religion pour la République, Seuil, La Librairie du XXIe siècle, janvier 2010.

[12] Bodin J., Colloque entre sept sçavants qui sont de différents sentiments des secrets cachés des choses relevées, traduction anonyme du Colloquium Heptaplomeres de Jean Bodin, texte présenté et établi par François Berriot, avec la collaboration de K. Davies, J. Larmat et J. Roger, Genève, Droz, 1984, LXVIII-591. Il sera fait dans cet ouvrage référence à ce texte comme Heptaplomeres.

[13] Comme par exemple la Fondation Terra Nova
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