Analyse de la croissance des entreprises par le biais de la dette
Donc, dans une entreprise privée industrielle classiquement gérée, les augmentations de taille du passif, qui permettront de financer la croissance de l'entreprise, se font principalement par une combinaison entre augmentation des réserves et augmentation des emprunts.
Naturellement, le chef d'entreprise espère, en augmentant la taille de son bilan, pouvoir accroître son volume d'affaires, et, s'il gère bien son entreprise, son bénéfice. Pour cela, il faut que son investissement lui rapporte plus qu'il ne lui coûte. Par exemple, si sa dette lui coûte 6% et son investissement lui garantissent un volume d'affaires lui rapportant 12%, il est largement gagnant. Inutile de dire qu'un tel succès n'a rien de garanti et qu'une part non négligeable des investissements n'amène pas les bénéfices escomptés. Bref, augmenter son bilan est risqué.
C'est d'autant plus risqué si vous avez choisi de grossir par endettement. Car lorsqu'une dette arrive à échéance, vous devez en rembourser le principal. Donc, mécaniquement, ce remboursement, lorsque son heure est venue, diminue le total de votre bilan. Si vous ne voulez pas vous séparer d'actifs d'un montant équivalent (trésorerie ou autre), vous devez compenser cette diminution du bilan.
Pour cela, soit vous avez fait des bénéfices, et vous aurez le choix entre remplacer votre dette remboursée par l'accroissement de vos réserves (bilan à peu près constant), soit de compléter ces réserves en renouvelant vos emprunts, voire en les augmentant, ce que votre banquier devrait vous accorder si vous êtes en bonne santé. Vous faites donc à nouveau grandir votre bilan, mais de façon saine, par utilisation conjointe de l'accumulation de réserves, d'emprunts de long terme.
Cas réels
Regardons le passif du bilan de deux grands groupes, Renault et Essilor, choisis au hasard, et à titre d'information, regardons quel est leur chiffre d'affaires 2009.
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En milliards d'€ arrondi à la centaine de millions |
Renault (2009) |
Essilor (2009) |
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Capital Réserves cumulées Total Fonds propres* Dette long terme Dette court terme & autre passif courrant Total dettes |
1,100 17,400 16,500* 11,600 35,800 47,400** |
0,450 2,300 2,700* 0,450 1,000 1,450 |
|
TOTAL DU BILAN* |
64,000* |
4,150 |
|
C.A. 2009 Dettes financières LT / Ca |
33,700 33% |
3,200 14% |
* le total des fonds propres ou du bilan peut être légèrement différent de la somme Capital + réserves + dettes, du fait des normes en vigueur assez complexes pour ces grands groupes internationaux, des provisions, des erreurs d'arrondi, etc... Ce sont les ordres de grandeur qui comptent ici.
** Je ne peux pas dire que la découverte des ratios d'endettement de Renault me rassure sur l'avenir de l'automobile sous pavillon français...
Naturellement, nous aurions pu obtenir d'autres ordres de grandeur avec des business models radicalement différents, tels qu'une start up du web, une agence de pub, une société de logiciel, mais on peut retenir quelques observations assez générales :
b) Le CA de Renault est d'environ 52% de son total de bilan, celui d'Essilor 77%. Dans l'industrie, ce sont des ordres de grandeur assez représentatifs.
c) Les dettes à long terme totales d'Essilor sont de l'ordre de 14% de leur CA. Celles de Renault de 33%, et c'est sans doute trop. Retenez bien cet ordre de grandeur.
d) La structure financière du passif d'Essilor est nettement plus rassurante que celle de Renault : la ratio dettes/CA, dettes/capitaux propres, ou dettes/bilan est nettement plus faible dans le cas d'Essilor, dont la part des capitaux dans le bilan excède 65%, alors qu'elle n'est que de 25% chez Renault. Naturellement, tous les constructeurs d'automobiles ont un encours "dettes fournisseurs" et "dettes revendeurs" assez élevé, dû à leur modèle d'entreprise et au type de produit commercialisé : il ne faut pas comparer chiffre pour chiffre Essilor et Renault, mais dans l'absolu, les deux structures financières ne recèlent pas le même niveau de risque pour les deux entreprises.
Impact de la crise pour Renault
Ajoutons que les chiffres de Renault se sont considérablement dégradés entre 2007 et 2009 :
le CA est passé de 41 G€ à 33 G€, le résultat net de +2,7 à -3 G€, et du coup, les capitaux propres ont fondu de 22G€ à 16,5G€. Cela illustre le rôle d'amortisseur des capitaux propres. Renault, pour passer ce mauvais cap, a diminué son total de bilan, de 68 à 64 milliards, a fait fondre ses stocks -diminution de l'actif du bilan-, et a nettement moins augmenté sa dette que son déficit n'a cru. Sa situation est assez difficile (il ne faudrait pas que la marque connaisse de nouveaux exercices aussi mauvais, et l'importance du passif courant inquiète) mais loin d'être désespérée.
Pas de profit, pas de croissance durable
On voit donc toutefois que ces deux entreprises n'auraient pas pu atteindre leur dimension actuelle si elles n'avaient pas accumulé des réserves au cours de bon nombre d'exercices bénéficiaires ; En ce qui concerne Essilor, je n'ai pas souvenir d'un seul exercice déficitaire ces 25 dernières années. Pas de profit, pas de croissance ! Pas de réserves, pas de sécurité en cas de retournement de conjoncture.
Mais si (comme Renault en 2009), elles se mettaient à accumuler des exercices déficitaires, elles n'auraient d'autre choix que de maigrir (ventes de filiale, gains d'efficacité dans l'emploi des ressources, etc...) pour survivre et faire face à leurs échéances de dettes.
Qu'est-ce que le profit ? De façon simplifiée, voici quels sont les grandes masses qui aboutissent au résultat net de l'entreprise.
+ Chiffre d'affaires
---------------------
- Achats externes courants = valeur Ajoutée
- Masse salariale (y compris charges sociales)
- Dotation aux amortissements (#dépréciation annuelle des actifs)
- taxes & impôts
- intérêts versés aux créanciers
---------------------
= Résultat net = (Dividendes actionnaires + Réserves si >0)
= (Réduction des réserves si < 0)
Vous voyez donc qu'une baisse du chiffre d'affaires assez brutale et plutôt inattendue sur deux ans, ne peut que se ressentir durement sur le résultat net, car il y a dans les coûts de nombreuses composantes fixes et incompressibles, mais que les fondamentaux de l'entreprise permettent de ne pas transformer intégralement le déficit en endettement, ce qui serait intenable.
VINCENT BENARD
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Vincent BENARDAnalyste à l’institut TURGOT, Conseiller national du Parti Libéral Démocrate, www.lepartiliberal.fr -
Spécialiste du logement, du libéralisme, des retraites et de l’économie en crise ; Auteur de "Foreclosure Gate, les Gangs de Wall Street contre l’état US", éditions Edouard Valys - http://bit.ly/foreclosure-gate
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