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Jacques SAPIR

Jacques SAPIR

Diplômé de l'IEPP en 1976, a soutenu un Doctorat de 3ème cycle sur l'organisation du travail en URSS entre 1920 et 1940 (EHESS, 1980) puis un Doctorat d'État en économie, consacré aux cycles d'investissements dans l'économie soviétique (Paris-X, 1986).
A enseigné la macroéconomie et l’économie financière à l'Université de Paris-X Nanterre de 1982 à 1990, et à l'ENSAE (1989-1996) avant d’entrer à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales en 1990. Il y est Directeur d’Études depuis 1996 et dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS). Il a aussi enseigné en Russie au Haut Collège d'Économie (1993-2000) et à l’Ecole d’Économie de Moscou depuis 2005.

Il dirige le groupe de recherche IRSES à la FMSH, et co-organise avec l'Institut de Prévision de l'Economie Nationale (IPEN-ASR) le séminaire Franco-Russe sur les problèmes financiers et monétaires du développement de la Russie.

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DE GIRO 2

La démondialisation, l’Union européenne et M. Trump

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J’ai répondu à des questions qui m’ont été posées par Mohsen Abdelmoumen, journaliste indépendant, travaillant pour plusieurs grands médias. J’en publie ici un certain nombre, qui portent sur la notion de démondialisation, sur le rapport à l’Europe, mais aussi sur la vision qu’il convient d’avoir de l’administration Trump.

  1. La démondialisation est-elle la seule résistance qu’il nous reste face à l’ultralibéralisme ?

La démondialisation est bien aujourd’hui à l’ordre du jour, comme je l’indiquais dans un livre datant de 2011[1]. Elle n’est nullement la seule résistance qu’il soit possible d’opposer au néo-libéralisme ou à l’ultralibéralisme, et l’on peut penser à des formes de résistances écologiques par exemple. Mais, c’est très nettement aujourd’hui la question où se joue une bataille décisive. C’est d’ailleurs pourquoi la lutte pour la souveraineté des Nations, que cette dernière s’incarne dans la souveraineté populaire – ce qui est évidemment souhaitable – ou qu’elle s’incarne dans la souveraineté simple, est aujourd’hui décisive. C’est ce qui a motivé l’écriture de mon ouvrage sur la souveraineté[2]. La mondialisation peut être comprise comme la circulation à grande échelle des produits et des hommes. Mais, elle a aussi une autre signification : c’est un processus induit par les entreprises multinationales qui bien évidemment tirent profit de cette circulation, de s’abstraire des règles édictées démocratiquement par les Etats. En cela, combattre la mondialisation c’est combattre pour la démocratie.

Il faut rappeler que c’est bien l’ouverture importante du commerce international, depuis les années 1970 et 1980, qui a marqué les esprits[3]. Ceci a suscité de nombreux fantasmes et mensonges. Ainsi, le développement économique aurait, durant les trente dernières années, largement été porté par le commerce international. Tel est le résultat qui a été vulgarisé par une partie des économistes. Le modèle de Heckscher-Ohlin-Samuelson[4], qui est considéré comme le « modèle standard » n’a pas eu d’influence au-delà des cercles universitaires. Il a, par ailleurs, été fortement contesté au sein même de ce monde universitaire, que ce soit à partir du « paradoxe de Leontief[5] » ou du fait de l’irréalité de ses hypothèses. Avec l’émergence de la nouvelle théorie du commerce international de Paul Krugman, on peut considérer que le protectionnisme a retrouvé en partie ses lettres de noblesse[6]. Paul Krugman lui-même a récemment reconnu que la globalisation pouvait bien, malgré tout, être considérée comme coupable[7]. Des phénomènes aussi importants que le recours massif à une sous-traitance étrangère n’avaient ainsi pas été prévus et ont considérablement modifié l’approche de la globalisation[8]. Mais, la vulgate du libre-échange passe rapidement sur des éléments importants pour sa démonstration, qui ont été mis en valeur par la crise actuelle. On a vu, en 2008 et 2009, le commerce international diminuer au prorata de la baisse de la production dans les grands pays industrialisés. Le commerce ne crée donc pas de valeur par lui-même, vieille erreur des mercantilistes qui ressurgit sous la forme de la croyance en une croissance tirée uniquement par le commerce. C’est au contraire la croissance dans les principaux pays qui tire le commerce.

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Une des caractéristiques essentielle de la période actuelle est que nous vivons l’amorce d’un reflux de la globalisation économique, de ce que l’on appelle en France la « mondialisation » et « globalisation » dans le monde Anglo-saxon[9], même si ce terme a en réalité une signification plus large. On le voit dans la montée des mesures s’opposant justement à ce commerce dérégulé, à cette circulation dans foi ni loi. Cela implique que l’histoire et la politique reprennent leurs droits, comme on avait déjà pu le constater dans les années 1930[10]. De fait, ce à quoi l’on assiste c’est au retour des États[11], de ces Etats que l’on disait naguère impuissants, et le recul des marchés, que l’on prétendait omniscients[12].

En fait, le monde a connu bien des épisodes de flux et de reflux dans le domaine des échanges. Des historiens de l’économie l’avaient bien noté[13]. Désormais, c’est le lien même entre croissance mondiale et libre-échange qui est ouvertement contestée par des économistes qui ne sont pas spécialement des hétérodoxes[14]. Mais il est vrai que cette démondialisation survient dans le sillage d’une crise majeure. Alors se réveillent de vieilles peurs. Et si cette démondialisation annonçait le retour au temps des guerres ? Mais ces peurs ne sont, en réalité, que l’autre face d’un mensonge qui fut propagé par ignorance, pour les uns, et par intérêts, pour les autres. Non, la globalisation ou la mondialisation ne fut pas, ne fut jamais « heureuse ». Le mythe du « doux commerce » venant se substituer aux conflits guerriers a été trop propagé pour ne pas laisser quelques traces… A la vérité, ce n’est qu’un mythe. Toujours, le navire de guerre a précédé le navire marchand. Les puissances dominantes ont en permanence usé de leur force pour s’ouvrir des marchés et modifier comme il leur convenait les termes de l’échange. Mais, ces vingt dernières années ont été loin d’apporter de l’eau au moulin des partisans du libre-échange[15]. De fait, ce dernier n’a pas fait disparaître les conflits[16]. Il les a même exacerbés, que ce soit à l’intérieur des Etats[17], entre les populations que divise la logique des productions imposées par la mondialisation[18], ou que ce soit entre les Etats.

Les progrès du libre échange se sont arrêtés avec la crise de 2008-2010. Le cycle de Doha s’est avéré être un échec[19]. Le nombre de mesures protectionnistes prises dans les différends pays depuis 2010 ne cesse d’augmenter. L’impact de la globalisation marchande sur l’environnement – et sur la disposition de ces biens collectifs que sont l’eau potable, un cadre de vie sain, etc. – est chaque jour plus manifeste[20]. Le transfert vers des pays du « Sud » d’un certain nombre de productions ou de déchets de production fortement toxiques est un fait bien connu[21]. Les conséquences des flux de transport des marchandises ne sont pas moindres, même s’ils sont – eux – moins connus.

Aussi, le tournant pris par les Etats-Unis sous la direction de Donald Trump, pour spectaculaire qu’il soit, est-il moins étonnant que ce que l’on aurait pu croire[22]. Il se produit dans le contexte d’une réhabilitation générale de l’Etat développeur[23]. Il est donc aujourd’hui significatif que le libre-échange soit remis en cause par les Etats-Unis, par un président américain, et qui plus est par une personne connue pour être proche du monde des affaires. De fait, les critiques contre le libre-échange provenaient plutôt des pays du « Sud » et de gouvernement considérés comme de gauche ou à tout le moins comme populiste.

Les temps sont ainsi mûrs pour une remise en cause globale du processus de globalisation, et pour une compréhension plus juste des causes de la croissance au niveau international[24]. La mondialisation est bien loin d’avoir promu l’intérêt général ou l’intérêt des plus pauvres. Elle a été au contraire un moyen pour « tirer l’échelle » sur laquelle voulait monter les pays en développement[25].

  1. La conception de l’Europe n’est-elle pas fasciste ?

Il est ici erroné de parler de « l’Europe » comme si cette dernière était une institution ou une fédération. La seule réalité de l’Europe est d’être une réalité historique, d’ailleurs diverse, et surtout une réalité culturelle. Si vous allez à Vladivostok en Russie, vous êtes dans une ville européenne, et pourtant vous êtes face au Japon. Tout comme il existe une culture française, n’en déplaise à M. Macron, cette culture s’insère dans une culture européenne, qui régulièrement revisite des codes et ses types.

Pourtant, vous avez raison de nous mettre sur la voie de ce désenchantement que l’on connaît actuellement vis-à-vis du « projet européen ». Et ce désenchantement a des raisons bien précises qui en expliquent l’existence et le développement. Ce qui pose aujourd’hui un problème à la démocratie, c’est l’existence de l’Union européenne, qui elle est une institution et dont on peut suivre l’évolution depuis l’origine, c’est à dire le traité de Maastricht. C’est même l’évolution de l’Union européenne depuis les années 2007-2009 qui pose véritablement problème. La, oui, incontestablement, nous sommes en présence d’une structure qui tend à se développer sans contrôle ni responsabilité.

Les déclarations de Jean-Claude Juncker lors de l’élection grecque de janvier 2015 en témoignent[26]. Le comportement de l’UE et celui des institutions de la zone Euro appellent une réaction d’ensemble parce que ces institutions contestent cette liberté qu’est la souveraineté[27]. Rappelons ici cette citation de Monsieur Jean-Claude Juncker, le successeur de l’ineffable Barroso à la tête de la commission européenne : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Cette révélatrice déclaration date de l’élection grecque du 25 janvier 2015, qui justement vit la victoire de SYRIZA. En quelques mots, tout est dit. C’est l’affirmation tranquille et satisfaite de la supériorité d’institutions non élues sur le vote des électeurs, de la supériorité du principe technocratique sur le principe démocratique.

Les règles de base de la démocratie sont dès lors systématiquement violées. Les britanniques ont pris conscience de cette réalité et ils en ont tiré les conclusions logiques avec le BREXIT et la décision de sortir de l’Union européenne. Si je n’utiliserai pas le terme de « fasciste », parce que je crois beaucoup à la nécessaire précision des termes, et que le « fascisme » implique un projet totalitaire, avec des formes d’embrigadement de la population du berceau jusqu’à la tombe, une relation particulière à la force et une empathie avec les situations de guerre, l’Union européenne est clairement devenue aujourd’hui une institution liberticide et un projet dangereux pour les divers peuples européens.

Il est clair aujourd’hui que les dirigeants européens reprennent, en le sachant ou non, le discours de l’Union soviétique par rapport aux pays de l’Est en 1968 lors de l’intervention du Pacte de Varsovie à Prague : la fameuse théorie de la souveraineté limitée. Ils affectent de considérer les pays membres de l’Union européenne comme des colonies, ou plus précisément des « dominion », dont la souveraineté était soumise à celle de la métropole (la Grande-Bretagne). Sauf qu’en l’occurrence, il n’y a pas de métropole. L’Union européenne serait donc un système colonial sans métropole. Et, peut-être, n’est-il qu’un colonialisme par procuration. Manuel Barroso, avant de partir émarger chez Goldman Sachs, avait même évoqué à propos de l’Union européenne un empire sans idéologie impériale[28].

Derrière la figure d’une Europe soi-disant unie, mais qui est aujourd’hui divisée dans les faits par les institutions européennes, on discerne la figure des Etats-Unis, pays auquel Bruxelles ne cesse de céder. Certains l’on fait, comme Stefano Fassina en Italie[29]. Je l’ai dit et je l’ai écrit, et je ne me renie pas, il faudra bien, à un moment donné, en tirer les conséquences, et toutes les conséquences[30]. Mais, on voit bien aussi, dans ce projet européen, une logique de dépossession de la réalité démocratique au profit d’institutions technocratiques. Ce projet est en réalité le même que celui de la mondialisation, dont nous avons parlé plus haut. De fait, l’Union européenne a une étrange histoire d’amour avec le libre-échange. Très loin de vouloir protéger les peuples, les travailleurs et les consommateurs de la mondialisation, l’UE s’est fait le pionnier de cette dernière. Alors que bine des grands pays maintiennent des barrières protectrices, l’Union européenne a imposé aux pays qui la composent de démanteler presque totalement ces dites barrières. Ce qui fait que nous sommes devenus la zone la plus exposée aux vents mauvais de la mondialisation. Et ici je reviens à la question que vous m’avez posée. En cela, l’UE s’avère être l’exact inverse du fascisme, si l’on admet que l’inverse de ce dernier n’est pas la démocratie mais peut s’avérer en réalité un régime tout aussi liberticide. Dans le fascisme nous avons en réalité une vision de la souveraineté, certes pas populaire, mais qui emporte tout sur son passage. Le fascisme est un régime où la notion de droit cède totalement à la notion de volonté politique. Il est l’expression de la volonté réduite à son essence la plus intime, celle d’un seul homme, qui organise alors (ou prétend organiser) la totalité de la société à partir de sa volonté. L’essence même du fascisme est bien rendue par ce slogan mussolinien « il Duce a sempre ragione », le Duce (Mussolini) a toujours raison. Or, telle n’est pas le principe de l’UE. C’est au contraire « les règlements ont toujours raison ». Dans un cas nous avons l’apothéose tragique de la souveraineté, dans l’autre sa négation absolue.

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Mais, si l’UE n’est pas « fasciste », elle est tout autant anti-démocratique que ne l’était le fascisme. La construction du règlement, ou de la loi, sans la possibilité de penser la question de la justesse de cette loi (ou de ce règlement) aboutit à un univers où la souveraineté populaire, et donc la base de la démocratie, a complètement disparu. C’est le triomphe du Tyrannus ab exertitio. En fait, l’obsession pour la rule by law (i.e. la légalité formelle) et la fidélité au texte tourne bien souvent à l’avantage des politiques gouvernementales quelles qu’elles soient. À quelques reprises, David Dyzenhaus évoque les analyses des perversions du système légal de l’Apartheid[31] en rappelant que cette jurisprudence avilissante tenait moins aux convictions racistes des juges sud-africains qu’à leur « positivisme»[32].

Nous sommes, avec l’Union européenne, en présence d’un système qui unit le modèle l’État Législateur (le modèle de la démocratie légaliste) avec celui de l’Etat administratif, et qui aboutit de fait à nier la possibilité même de choix démocratique[33]. Ce modèle s’oppose à l’État gouvernemental (celui du Souverain tout puissant) modèle dont on peut penser qu’il inclut le fascisme. Mais, si l’on sait combattre le fascisme, nous sommes en réalité bien plus dépourvus face au système de l’Union européenne. Et c’est ce qui donne toute leur force justement aux mouvements populistes aujourd’hui dans de nombreux pays de l’Union européenne.

  1. Quelle est votre lecture de la politique de la nouvelle administration Trump ?

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L’administration Trump nous met devant une contradiction intéressante. D’une part, il s’agit clairement d’une administration issue d’un projet populiste, et ce projet a aussi clairement en son sein des éléments régressifs. Mais, l’administration Trump permet de poser tout une série de questions quant à la rationalité du libre-échange qui est devenu de nos jours non plus une théorie mais bien une idéologie, non une simple idéologie mais une religion. On le voit en particulier dans le cas de l’Union européenne. Il ouvre donc un débat extrêmement important pour l’avenir des peuples et pour les principes mêmes de la démocratie.

Le Président Donald Trump n’a d’ailleurs guère attendu son entrée en fonction, le 20 janvier 2017, pour commencer à mettre en œuvre une partie de son programme économique, que ce soit au niveau interne[34] ou à travers des pressions protectionnistes et la remise en cause des accords de libre échange. Qu’il s’agisse du Traité Trans-Pacifique (le TPP), de l’ALENA (signé il y a plusieurs décennies avec le Mexique et la Canada), voire de mesure remettant en cause l’autorité de l’OMC, c’est bien à une offensive généralisée contre le principe même du libre échange à laquelle on assiste. Cette offensive suscite des nombreuses questions quant à sa pertinence, et à la politique commerciale que le Président Trump veut mettre en œuvre pour les Etats-Unis. Il est d’ailleurs très intéressant de constater que des économistes qui sont classés à gauche sur l’échiquier politique, admettent aujourd’hui qu’un traité comme l’ALENA (ou NAFTA) a provoqué des dommages importants à l’économie mexicaine par exemple[35].

Les récentes déclarations de Donald Trump tout comme ses pressions sur les grands groupes industriels par des messages twitters (pour Toyota[36], Ford et General Motors), si elles peuvent paraître quelque peu exotiques, ont donc relancé la question de formes modernes de protectionnisme. De ce point de vue, on doit créditer l’administration Trump d’une contribution positive quant au débat sur la nécessité de sortir d’un libre-échange généralisé et de repenser des formes de protectionnisme.

Économiquement, le Libre-Échange n’est pas la meilleure solution et comporte des risques de crises et d’accroissement des inégalités qui sont considérables. Il met en compétition différents territoires non pas sur la base des activités humaines qui s’y déploient mais sur celle de choix sociaux et fiscaux eux-mêmes très discutables[37]. La libéralisation du commerce n’a pas profité aux pays les plus pauvres, comme le montrent les études les plus récentes. Une comparaison des avantages et des coûts, en particulier en ce qui concerne l’effondrement des capacités d’investissement public dans la santé et l’éducation suite à l’effondrement des ressources fiscales, suggère que la balance est négative.

Politiquement, le Libre-Échange est dangereux. Il est attentatoire à la démocratie et à la liberté de choisir ses institutions sociales et économiques. En favorisant l’affaiblissement des structures étatiques il encourage la montée des communautarismes et des fanatismes transfrontières, comme le Djihadisme. Loin d’être une promesse de Paix, l’internationalisme économique nous conduit en réalité à la Guerre. Moralement, le Libre-Échange est indéfendable. Il n’a d’autres rivages que celui de la réduction de toute vie sociale à la marchandise. Il établit en valeur morale l’obscénité sociale de la nouvelle « classe de loisir » mondialisée[38]. L’avenir est donc bien au protectionnisme. Ce dernier s’imposera d’abord comme moyen d’éviter le dumping social et écologique de certains pays. Il prendra alors la forme d’une politique industrielle cohérente où l’on cherchera à stimuler ainsi le développement de filières au rôle stratégique dans un projet de développement. Ceci conduira à redéfinir une politique économique globale pouvant inclure une réglementation des flux de capitaux, afin de retrouver les instruments de la souveraineté économique, politique et sociale. Les formes de la politique du futur restent à trouver. Son sens général cependant ne fait guère de doute.

C’est donc un fait intéressant, mais assez paradoxal, que le libre-échange soit remis en cause par le Président considéré comme le plus « pro-business », mais aussi le plus indifférent aux préoccupations écologiques, qu’il soit aux Etats-Unis depuis de nombreuses années. Au-delà du style politique, discutable, de Donald Trump, reconnaissons que son projet s’inscrit dans le cadre du grand retournement annoncé il y a de cela quelques années. Nous ne savons pas encore, à l’heure actuelle, si Donald Trump réussira à articuler une véritable politique de réindustrialisation de son pays, politique qui profiterait alors au plus grand nombre. Mais, sa politique prend en compte, à la différence de ce que l’on peut voir dans l’Union européenne, que l’ère du libre-échange est aujourd’hui terminée.

[1] Sapir J., La Démondialisation, Paris, Le Seuil, 2011.

[2] Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Michalon, 2016.

[3] Voir J. Sapir, « Le vrai sens du terme. Le libre-échange ou la mise en concurrence entre les Nations » in D. Colle (dir), D’un protectionnisme l’autre. La fin de la mondialisation ?, Puf, « Major », 2009.

[4] Sous sa forme originelle, ce modèle date de 1933. L’intégration de la démonstration de Samuelson date de 1941. Voir B. Ohlin, Interregional and International Trade, Cambridge, Harvard University Press, 1933 ; W. Stomper, P. Samuelson, « Protection and Real Wages », Review of Economic Studies, n° 9, novembre 1941, p. 58-67.

[5] Voir F. Duchin, « International Trade: Evolution in the Thought and Analysis of Wassily Leontief », 2000, disponible sur www.wassily.leontief.net/PDF/Duchin.pdf, p. 3.

[6] Voir A. MacEwan, Neo-Liberalism or Democracy?: Economic Strategy, Markets and Alternatives For the 21st Century, New York, Zed Books, 1999.

[7] P. Krugman, « A Globalization Puzzle », 21 février 2010, disponible sur http://krugman.blogs.nytimes.com/2010/02/21/a-globalization-puzzle .

[8] Voir R. Hira, A. Hira, avec un commentaire de L. Dobbs, « Outsourcing America: What’s Behind Our National Crisis and How We Can Reclaim American Jobs », AMACOM/American Management Association, mai 2005 ; P. C. Roberts, « Jobless in the USA », Newsmax.com, 7 août 2003, www.newsmax.com/archives/articles/2003/8/6/132901.shtml.

[9] Voir Sachs J., A. Warner, « Economic Reform and The Process of Global Integration », Brookings Paper on Economic Activity, n° 1, 1995, p. 1-118

[10] J. Sapir, « Retour vers le futur : le protectionnisme est-il notre avenir ? », L’Économie politique, n° 31, 3e trimestre, 2006.

[11] H.-J. Chang, « The Economic Theory of the Developmental State » in M. Woo-Cumings (dir.), The Developmental State, Ithaca, Cornell University Press, 1999 ; Kicking away the Ladder: Policies and Institutions for Development in Historical Perspective, Londres, Anthem Press, 2002.

[12] Sapir J., « Le vrai sens du terme. Le libre-échange ou la mise en concurrence entre les Nations » in D. Colle (dir), D’un protectionnisme l’autre. La fin de la mondialisation ?, Puf, « Major », 2009.

[13] P. Bairoch, R. Kozul-Wright, « Globalization Myths: Some Historical Reflections on Integration, Industrialization and Growth in the World Economy », Discussion Paper, n° 113, Genève, UNCTAD-OSG, mars 1996.

[14] F. Rodriguez, D. Rodrik, « Trade Policy and Economic Growth: A Skeptics Guide to the Cross-National Evidence », in B. Bernanke, K. Rogoff (dir.), NBER Macroeconomics. Annual 2000, Cambridge (MA), MIT Press, 2001

[15] Oman C., Policy Competition for ForeignDirect Investment, OCDE, Centre du Développement, Paris, 2000. Voir aussi, L. Zarsky, « Stuck in the Mud? Nation-States, Globalization and the Environment » in K.P. Gallagher et J. Wierksman (edits.) International Trade and Sustainable development, Earthscan, Londres, 2002, pp. 19-44.

[16] Voir J. Sapir, « Libre-échange, croissance et développement : quelques mythes de l’économie vulgaire » in Revue du Mauss, n°30, 2e semestre, La Découverte, 2007, p. 151-171.

[17] Voir le cas de la Côte d’Ivoire : A. Langer, « Horizontal Inequalities and Violent Group Mobilization in Côte d’Ivoire », Oxford Development Studies, vol. 33, n° 1, mars 2005, p. 25-44.

[18] C. Oya, « Agricultural Maladjustment in Africa: What Have We Learned After Two Decades of Liberalisation? », Journal of Contemporary African Studies, vol. 25, n° 2, 2007, p. 275-297.

[19] F. Ackerman, The Shrinking Gains from Trade: A Critical Assessment of Doha Round Projections, Global Development and Environment Institute, Tufts University, WP n° 05-01. Voir aussu « Doha Round and Developing Countries: Will the Doha deal do more harm than good » RIS Policy Brief, n°22, avril 2006, New Delhi.

[20] L. Philips, « Palm Oil Plantations are Now “Forests” Says EU », Globalpolicy.org, 4 février 2010, www.globalpolicy.org/social-and-economic-policy/the-environment .

[21] S. Leahy, « Tsunami of E-Waste Could Swamp Developing Countries », Globalpolicy.org, 22 février 2010, www.globalpolicy.org/social-and-economic-policy/the-environment .

[22] Bivens J., “Globalization, American Wages, and Inequality” Economic Policy Institute Working Paper, Washington DC, 6 Septembre, 2007. Mishel L., Gould E et Bivens J., « Wage stagnations in 9 charts », Economic Policy Institute, Washington DC, 6 janvier 2015.

[23] R. Wade, Governing the Market, Princeton (N. J.), Princeton University Press, 1990. A. Amsden, Asia’s Next Giant, New York, Oxford University Press, 1989.

[24] D. Rodrik, « What Produces Economic Success?  » in R. Ffrench-Davis (dir.), Economic Growth with Equity: Challenges for Latin America, Londres, Palgrave Macmillan, 2007. Voir aussi, du même auteur, « After Neoliberalism, What? », Project Syndicate, 2002 (www.project-syndicate.org/commentary/rodrik7 ).

[25] H.-J. Chang, Kicking Away the Ladder: Development Strategy in Historical Perspective, Londres, Anthem Press, 2002.

[26] Jean-Jacques Mevel in Le Figaro, le 29 janvier 2015, Jean-Claude Juncker : « la Grèce doit respecter l’Europe ». http://www.lefigaro.fr/international/2015/01/28/01003-20150128ARTFIG00490-jean-claude-juncker-la-grece-doit-respecter-l-europe.php Ses déclarations sont largement reprises dans l’hebdomadaire Politis, consultable en ligne : http://www.politis.fr/Juncker-dit-non-a-la-Grece-et,29890.html

[27] Evans-Pritchards A., « European ‘alliance of national liberation fronts’ emerges to avenge Greek defeat », The Telegraph, 29 juillet 2015, http://www.telegraph.co.uk/finance/economics/11768134/European-allince-of-national-liberation-fronts-emerges-to-avenge-Greek-defeat.html

[28] Barroso J-M., Speech by President Barroso: « Global Europe, from the Atlantic to the Pacific », Speech 14/352, discours prononcé à l’université de Stanford, 1er mai 2014

[29] Voir « Le texte de Fassina », note postée sur le carnet Russeurope le 24 août 2015, http://russeurope.hypotheses.org/4235

[30] Sapir J., « Sur la logique des Fronts », note postée sur le carnet RussEurope, le 23 août 2015, http://russeurope.hypotheses.org/4232

[31] Dyzenhaus D, Hard Cases in Wicked Legal Systems. South African Law in the Perspective of Legal Philosophy, Oxford, Clarendon Press, 1991.

[32] Dyzenhaus D., The Constitution of Law. Legality In a Time of Emergency, op.cit., p. 22.

[33] Schmitt C., Légalité, Légitimité, traduit de l’allemand par W. Gueydan de Roussel, Librairie générale de Droit et Jurisprudence, Paris, 1936; édition allemande, 1932

[34] Baker D., « The Trump Stimulus and the Money Obama Left on the Table » in http://cepr.net/publications/briefings/testimony/the-trump-stimulus-and-the-money-obama-left-on-the-table

[35] Weisbrot M., « NAFTA Has Harmed Mexico a Lot More than Any Wall Could Do » in http://cepr.net/publications/op-eds-columns/nafta-has-harmed-mexico-a-lot-more-than-any-wall-could-do

[36] http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2017/01/05/97002-20170105FILWWW00337-toyota-a-son-tour-etrille-par-trump.php et http://www.lefigaro.fr/societes/2017/01/08/20005-20170108ARTFIG00157-l-industrie-automobile-americaine-dans-l-oeil-du-cyclone-trump.php

[37] Sapir J., voir Ch. 8 et Ch. 9 de D. Colle (edit.), D’un protectionnisme l’autre – La fin de la mondialisation ?, Coll. Major, Presses Universitaires de France, Paris, Septembre 2009.

[38] Voir A. Wolfe, « Introduction » in T. Veblen, The Theory of the Leisure Class, The Modern Library, New York, 2001 (nouvelle édition del’ouvrage de 1899). 
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