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Jacques SAPIR

Jacques SAPIR

Diplômé de l'IEPP en 1976, a soutenu un Doctorat de 3ème cycle sur l'organisation du travail en URSS entre 1920 et 1940 (EHESS, 1980) puis un Doctorat d'État en économie, consacré aux cycles d'investissements dans l'économie soviétique (Paris-X, 1986).
A enseigné la macroéconomie et l’économie financière à l'Université de Paris-X Nanterre de 1982 à 1990, et à l'ENSAE (1989-1996) avant d’entrer à l’ École des Hautes Études en Sciences Sociales en 1990. Il y est Directeur d’Études depuis 1996 et dirige le Centre d'Études des Modes d'Industrialisation (CEMI-EHESS). Il a aussi enseigné en Russie au Haut Collège d'Économie (1993-2000) et à l’Ecole d’Économie de Moscou depuis 2005.

Il dirige le groupe de recherche IRSES à la FMSH, et co-organise avec l'Institut de Prévision de l'Economie Nationale (IPEN-ASR) le séminaire Franco-Russe sur les problèmes financiers et monétaires du développement de la Russie.

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DE GIRO 2

Fidel Castro et le destin de la révolution cubaine

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La mort de Fidel Castro dans la nuit de vendredi à samedi marque la fin d’une époque. Avec cette mort, c’est l’un des derniers symboles d’un monde marqué par l’affrontement entre les Etats-Unis et l’URSS qui disparaît, mais aussi le symbole d’une lutte pour l’émancipation des peuples contre la domination de l’impérialisme américain. C’est enfin le symbole d’une révolution qui, commencée dans l’allégresse, se termine en dictature.

Fidel Castro a été, mais à un degré moindre qu’Ernesto « Che » Guevara, une icône de la gauche internationale, d’abord en occident, puis dans le reste du monde où sa résistance aux Etats-Unis, qui tentèrent de l’assassiner un grand nombre de fois, en fit un héro.

Du mouvement du 26 juillet au Cuba socialiste

L’histoire de la Révolution cubaine et de Cuba depuis les années 1960 est complexe, et souvent tragique. D’autres que moi sauront raconter et décrire la complexité des processus, tant économiques que politique. Il faut cependant rappeler que, quand il commence la lutte contre le dictateur Batista, Castro n’est pas communiste, et quand triomphe la Révolution cubaine et le « mouvement du 26 juillet », le 1er janvier 1959, cette dernière est reconnue par le gouvernement des Etats-Unis. Ils changeront du tout au tout leur attitude quand ils comprendront que cette révolution va se traduire par une perte de leurs intérêts dans l’île.

En proie dès lors à la volonté destructrice des Etats-Unis, qui – outre un embargo dévastateur pour l’économie – ont multipliés les actes de guerre contre Cuba, dont le soutien de la CIA au débarquement de la « baie des cochons », le régime issu de la Révolution s’est rigidifié et bureaucratisé. Cuba a imité les pires aspects de l’URSS, combinant cela avec une tradition politique de l’Amérique Latine, le « caudillisme ». Les arrestations arbitraires d’opposants, mais aussi de personnes au comportement jugés « déviants » (comme les homosexuels), furent légions. La répression fut aggravée par les luttes intestines qui secouèrent le régime dans les années 1990. Tout ceci est connu. Fidel Castro a couvert cela de son nom, quand il n’en fut pas l’instigateur.

La direction castriste a aussi empiré la situation créée par l’embargo en jetant le pays dans le « tout canne à sucre » dans les années 1960, avant de comprendre son erreur. Si bien des problèmes économiques furent le produit de l’action des Etats-Unis, un certain nombre de ceux-ci résultèrent de la politique du gouvernement castriste. Il est intéressant de savoir que, dans les dernières années de sa vie, alors qu’il avait laissé les responsabilités du pays à son frère Raul, Fidel Castro a reconnu certaines de ces erreurs.

En même temps, Cuba a mis en place un système de protection sociale qui, compte tenu des difficultés que connaissait l’économie, peut être considéré comme un succès.

Un système de santé exemplaire

Le système de santé cubain, quoique ne dépensant par habitant qu’une petite fraction de ce que dépensent les Etats-Unis, obtient des résultats qui sont comparables et parfois supérieurs[1]. La population de Cuba est, certes, plus jeune que celle des Etats-Unis. Mais l’ampleur des écarts ne peut qu’attirer notre attention. Si l’on compare tant la part des dépenses dans le PIB (en %) que la dépense par habitant (calculée en Dollars US à la Parité de Pouvoir d’Achat pour minimiser les problèmes de comparaison), on obtient les résultats suivants : les Etats-Unis dépensent 17,9% du PIB pour la santé (contre 11,7% en France) soit 8895 USD par personne et par an (4260 USD pour la France), alors que Cuba ne consacre que 8,6% de son PIB soit un montant estimé de 405 USD par personne et par an.

Il est alors frappant de constater qu’en dépit de l’argent dépensé (deux fois le montant des dépenses par habitant en France) les résultats des Etats-Unis sont relativement médiocres. Par contre, pour le montant de dépenses consentis, ceux de Cuba peuvent être considérés comme excellents. Que l’on regarde l’espérance de vie, la mortalité infantile, la mortalité néo-natale, ou celle des enfants de moins de 5 ans, Cuba obtient de bons résultats, parfois meilleurs que ceux des Etats-Unis, avec une dépense réelle par habitant qui est entre 10 et 20 fois plus faible.

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Cette réussite ne se limite pas à un système de santé sans comparaison en Amérique centrale et en Amérique latine. Les médecins cubains se feront une réputation justifiée dans de nombreux autres pays. La médecine cubaine s’avère être aussi une médecine de pointe dans une séries de domaine, maintenant un effort de recherches médicales dans des conditions souvent très précaires.

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Sources: UNESCO et OMS

La prévention des catastrophes

En septembre 2004 le Secrétariat des Nations unies pour la prévention des catastrophes naturelles avait félicité Cuba pour sa préparation et sa gestion des risques liés aux ouragans[2]. Le geste est significatif. Il vaut reconnaissance du travail de longue haleine mené par les autorités cubaines, travail qui aboutit à doter le pays d’un système de prévention et de résistance face aux ouragans qui dévastent régulièrement la région.

Alors que le pays est incommensurablement plus pauvre – en termes de PIB par habitant – que les États-Unis, Cuba avait su, lors du passage de l’ouragan Ivan dont la force était identique à celle de Katrina, déplacer 1,5 millions de personnes dont 100 000 dans les trois premières heures de l’alerte. Aucune victime alors n’avait été à déplorer. De fait, Cuba, qui est bien plus exposé que la Louisiane, a été frappé par 10 ouragans majeurs (catégorie 5) entre 1985 et 2004. Pourtant on n’a eu à déplorer au total que 22 décès. Ainsi quand Cuba fut frappé par l’Ouragan George en 1998, il n’y eut que 4 morts contre 600 dans les autres pays touchés. De même l’ouragan Charley d’août 2004 ne provoqua que 4 morts à Cuba contre 30 en Floride. La différence avec les ravages provoqués par l’ouragan Katrina aux Etats-Unis, ravages qui aujourd’hui encore, plus de dix ans après, continuent de hanter le sud des Etats-Unis, est donc tout particulièrement à noter.

Pour le responsable de l’agence des Nations Unies « International Straegy for Disaster Reduction » M. Salavano Briceno, cette réussite cubaine repose sur l’importance de l’effort éducatif et de prévention consenti par les autorités cubaines[3]. Le rôle des politiques publiques, et donc de l’effort financier qu’on est prêt à faire pour qu’elles puissent fonctionner, est ici central[4]. De fait, l’expérience cubaine fut l’objet d’un forum spécifique lors de la « World Conference on Disaster Reduction » de janvier 2005.

Cette réussite cubaine ne vaut pas quitus au gouvernement de La Havane pour sa politique quant aux libertés publiques ou sa politique économique actuelle. Mais, elle souligne le coût humain et matériel du libéralisme.

Castro, Cuba et le CEMI

Il faut enfin signaler que Cuba, et la révolution cubaine, ont occupé une place importante dans l’émergence du CEMI-EHESS qui était alors le Centre d’études de planification socialiste au sein de la sixième section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, en raison de l’implication de son fondateur, Charles Bettelheim, dans les premières études économiques menées après la révolution. Charles Bettelheim réunit auprès de lui une équipe de jeunes chercheurs qui allèrent travailler à Cuba. Parmi eux se trouvaient la militante féministe Maya Surduts et Isaac Johsua. Ce dernier ramena de son expérience cubaine un texte important, montrant comment sous l’apparence d’une « économie socialiste » se mettaient en place d’autres mécanismes qui, eux, n’avaient rien de socialistes[5]. Ce texte joua un rôle important dans les travaux ultérieurs du CEMI et dans ma réflexion personnelle sur l’URSS.

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Charles Bettelheim jeta toutes ses forces pour tenter de convaincre les dirigeants de la révolution cubaine, Fidel mais surtout Raul Castro, de ne pas engager Cuba dans l’aventure de la « grande récolte » de 10 000 000 tonnes de sucre, une aventure qui allait marquer de manière décisive l’économie cubaine et approfondir sa dépendance à l’Union soviétique. Les échos assourdis de ce combat me parvinrent quand j’arrivais, jeune étudiant diplômé de l’IEP-Paris, pour commencer mes recherches au CEMI en octobre 1976. Plusieurs années plus tard Charles Bettelheim me confia à quel point ce combat avait été important, et avait contribué à l’éclairer sur les dérives de la révolution cubaine.

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[1] Voir : https://russeurope.hypotheses.org/2850

[2] UN/ISDR, Cuba: A Model in Hurricane Risk management, UN/ISDR Press release 2005/05, septembre 2004, New York. Consultable sur: www.unisdr.org

[3] UN/ISDR, Cuba: A Model in Hurricane Risk management, op.cit..

Voir aussi OXFAM “Weathering the storm, lessons in risk reduction from Cuba”. À consulter sur : http://www.oxfamamerica.org/publications/art7111.html.

[4] Voir l’analyse du système cubain d’alerte et de protection dans : UN/ISDR « Platform for the Promotion of Early Warning », Newsletter issue 2004/2, Décembre 2004. Consultable sur http://www.unisdr-earlywarning.org

[5] Joshua I., Organisations et rapports de production d’une économie de transition (Cuba), Paris, EPHE – VIème section, Centre d’études de planification socialiste, 1968.
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